Chers amis,

Si vous vous blessez alors que vous êtes en pleine forêt, quel est votre premier réflexe ?

Vous chercherez d’abord à soulager votre blessure – écorchure, brûlure ou coupure.

Là, de deux choses l’une : soit vous êtes une personne prévoyante et avez amené avec vous une trousse à pharmacie ; soit vous n’en avez pas, et votre capacité à soulager votre blessure dépend de votre capacité à reconnaître les vertus thérapeutiques des plantes sauvages qui vous entourent.

Chez les hommes de la forêt, c’est la seconde solution qui s’impose : leur trousse à pharmacie, c’est la forêt elle-même.

En vous parlant d’hommes de la forêt, je n’entends pas les bûcherons, mais… les orangs-outans (du malais, orang hutan, littéralement « homme de la forêt »).

Cette capacité des orangs-outans à se servir des plantes qui les entourent à des fins thérapeutiques vient d’être précisément observée à Sumatra[1].

Nous avons deux choses à apprendre de cette « découverte ».

L’homme et la bête

J’écris « découverte » entre guillemets car il s’agit de la première observation suivie par des scientifiques contemporains.

L’orang-outan a en effet un statut tout à fait singulier dans le règne animal : comme son nom d’origine malaise en témoigne, il est considéré comme un homme, et non comme un animal, par les populations des îles de la Sonde.

Mais tout change à partir de la colonisation de ces îles par les Pays-Bas : l’orang putih (nom malais pour « homme blanc ») ne considère plus l’orang-outan comme un homme, ni même comme un cousin, mais comme une bête sauvage, bonne à abattre.

Le hasard veut que juste avant de tomber sur la publication scientifique détaillant l’automédication d’un orang-outan, j’étais dimanche dernier en pleine lecture de la toute première publication en français de L’Archipel malais, berceau de l’orang-outan et de l’oiseau de paradis, édité en 2022 par la maison Plume de carotte[2].

Ce livre fascinant est le compte-rendu de 8 ans de voyages et d’observations du naturaliste anglais Alfred Russel Wallace, au milieu du XIXème siècle.

Wallace, quoique largement oublié aujourd’hui, fut célèbre de son vivant parce qu’il fut le codécouvreur de la théorie de l’évolution, avec Charles Darwin. Les deux hommes développèrent la même idée, en même temps, à des milliers de kilomètres de distance.

Bref, Wallace était un aventurier et un scientifique de génie.

Mais au milieu du XIXème siècle, on ne « naturalisait » pas comme on le fait aujourd’hui, c’est-à-dire avec un certain respect des milieux naturels et du vivant. Non, au siècle des grandes découvertes on naturalisait… avec un fusil.

Les explorateurs renvoyaient en Europe des caisses entières de plantes, d’insectes et d’animaux qu’on avait tués à dessein afin d’en envoyer la peau et le squelette à des musées. La nature était un grand supermarché dans lequel le scientifique se servait.

Et sur ce plan, Wallace était un homme de son temps. Pour « étudier de près » un animal, il utilisait la méthode du coup de fusil. Dès qu’un orang-outan passe : pan !

J’ai senti mon cœur se serrer lorsque Wallace raconte qu’après avoir abattu un orang-outan, il se rend compte qu’il s’agit d’une femelle ayant un petit accroché à sa fourrure : Wallace recueille l’orphelin, qu’il nourrit comme il peut, mais qui meurt au bout de trois mois.

Autres temps, autres mœurs : de telles choses aujourd’hui ne sont plus possibles, à tout point de vue, et ce passage est d’autant plus choquant que, depuis lors, l’orang-outan est devenu une espèce en danger critique d’extinction.

Mais bien que nous ayons pris davantage conscience de la fragilité du monde vivant, notre regard sur les « hommes de la forêt » n’a, lui, pas fondamentalement changé.

La prescription du Dr Rakus au patient Rakus

En effet, les revues de vulgarisation scientifique ont claironné que le fait qu’un orang-outan soigne sa blessure avec une plante était une « première »[3].

Alors, de quoi parle-t-on exactement ?

Les faits se sont déroulés juin 2022. Ils ne sont « remontés » qu’à l’occasion d’un article scientifique publié dans la revue Nature[4]il y a quelques jours.

Le héros de cette histoire est un orang-outan mâle âgé d’une quarantaine d’années nommé Rakus et vivant au sein de la réserve naturelle de Gunung Leuser, sur l’île de Sumatra en Indonésie.

Rakus avait une blessure ouverte sur le visage, juste en-dessous de l’œil droit :

Rakus et sa blessure © Armas / Projet Suaq[5]

Trois jours après s’être blessé, Rakus a commencé à arracher certaines feuilles d’une liane, les a mâchées, puis a appliqué à plusieurs reprises le jus obtenu sur sa plaie.

Pour finir, il recouvrait entièrement la plaie avec les feuilles mâchées.

L’une des scientifiques l’ayant observé a publié sur YouTube un montage vidéo de deux minutes montrant Rakus en train de se soigner (lien vidéo en source[6]).

Rakus s’est livré à ce soin plusieurs jours de suite. Puis sa blessure s’est cicatrisée sans infection :

En deux semaines, la blessure s’est refermée, et un mois plus tard, il n’y paraissait plus. Source de l’image : X (ex-Twitter) l’institut Max Planck[7])

Rakus a ainsi été à la fois son patient et son propre médecin. Et un médecin avisé, car la plante dont il s’est servi n’est pas n’importe quelle plante.

Coup de chance ou sagesse instinctive ?

La plante dont Rakus a si consciencieusement arraché puis mâchonné les feuilles sans les avaler est en effet bien connue des guérisseurs indonésiens et des médecins modernes : il s’agit d’une liane nommée Akar Kuning (Fibraurea tinctoria), connue pour ses effets analgésiques, antipyrétiques et diurétiques.

Elle est utilisée en médecine traditionnelle pour traiter diverses maladies, telles que la dysenterie, le diabète et le paludisme.

Côté biochimie, des analyses montrent que cette plante est riche en furanoditerpénoïdes et alcaloïdes protoberbérines, connus pour leurs activités antibactériennes, anti-inflammatoires, antifongiques, antioxydantes.

Bref, un profil biologique parfait pour… la cicatrisation des plaies.

À présent, un scoop : Rakus l’orang-outan ne sait pas lire, et n’a pas potassé son Vidal avant de procéder à ce que nous devons bel et bien appeler son automédication.

J’ai déjà dit qu’il avait été patient et médecin à la fois, mais il a également été pharmacien, puisqu’il a préparé à plusieurs reprises, à partir de l’état naturel de la plante, à la fois une « solution » liquide, puis un baume, en décidant de sa propre posologie !

Et cela sans consulter ni l’Ordre des médecins français (qui l’aurait attaqué pour exercice illégal de la médecine) ni commencer de longues années d’étude.

Alors, coup de chance ou sagesse instinctive ? Je vous laisse vous faire votre opinion.

Mais une telle « automédication », loin d’être une première, a été plusieurs fois observée chez plusieurs primates, notamment chez des gorilles, les gibbons et les chimpanzés[8].

Eux et nous

Autrement dit, nous avons raison de nous esbaudir de l’automédication de l’orang-outan Rakus.

Mais non pas parce qu’il s’agit d’une « première », mais parce que c’est la preuve qu’entre « eux » et « nous », il y a moins une différence de nature, qu’une différence de culture.

Et cette différence n’est pas nécessairement à notre avantage : nous, humains, sommes tellement « évolués » que nous nous coupons volontiers de cette sagesse ancestrale et instinctive que nos cousins possèdent encore.

Nous laissons un collège de médecins et d’hommes politiques décider de ce qui est bon ou non pour nous, allant bien trop souvent contre le bon sens.

Évidemment, notre médecine a fait des progrès considérables et remporte des succès quotidiens spectaculaires, notamment en chirurgie.

Mais pour la « bobologie », la plupart d’entre nos contemporains préfèrent s’en remettre à des produits industriels brevetés qu’à ce dont ils disposent dans leur jardin.

Si vous voulez faire comme l’homme des forêts

Ainsi, si vous souffrez vous aussi d’une blessure ouverte, savez-vous qu’il existe des remèdes simples et efficaces à base de plantes ?

Vous n’avez pas besoin de prendre l’avion jusqu’à Sumatra ; vous pouvez par exemple, pour soulager plaies et brûlures, recourir :

  • aux feuilles et à l’écorce de l’hamamélis ;
  • au souci des jardins (calendula) ;
  • à l’huile de millepertuis ;
  • au gel naturel d’aloès véra.

Tous ces remèdes sont si connus qu’ils figurent dans le Vidal[9].

Et pourtant, qui parmi vous les connaît, et surtout qui les met en pratique ?

Certaines personnes, en France et en Europe, sont encore les dépositaires de l’usage des « simples », c’est-à-dire des plantes médicinales, que les moines cultivaient dans leur « jardin des simples ».

Il me paraît urgent de renouer avec ce savoir et cette tradition avant qu’ils ne disparaissent et que nous oubliions comment nous en servir.

 Sans quoi nous serons bientôt bien plus bêtes, et bien moins savants, que les orangs-outans.

Portez-vous bien,

Rodolphe


[1] https://www.sciencesetavenir.fr/animaux/primates/un-orang-outan-se-soigne-grace-a-l-aide-d-une-plante-medicinale_178152 – Angèle Ingrand, « Un orang-outan observé en train de se soigner à l’aide d’une plante médicinale, une première », in. Sciences & Avenir, 2 mai 2024

[2] https://www.plumedecarotte.com/product-page/alfred-russel-wallace-l-archipel-malais – Alfred Russell Wallace, L’Archipel malais, berceau de l’orang-outan et de l’oiseau du paradis, Plume de Carotte, 2022

[3] https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/singe-premiere-orang-outan-sauvage-soigne-blessure-plante-113257/ – Nathalie Mayer, « Première : un orang-outan sauvage soigne sa blessure avec une plante », in. Futura, 3 mai 2024

[4] https://www.nature.com/articles/s41598-024-58988-7 – Isabelle B. Laumer, Arif Rahman, Tri Rahmaeti, Ulil Azhari, Hermansyah, Sri Suci Utami Atmoko, Caroline Schuppli, « Active self-treatment of facial wound with a biologically active plant by a male Sumatran orangutan », in. Scientific Reports n°14, 2024

[5] https://www.mpg.de/21886982/0429-ornr-first-evidence-for-medical-wound-treatment-in-a-wild-animal-987453-x – « Orangutan treats wound with pain – relieving plant », in. Max-Planck-Gesselschaft, 2 mai 2024

[6] https://www.youtube.com/watch?v=p_Sb4xwaDOA – Dr Isabelle Laumer, « Wild orangutan actively treats wound with a healing plant », YouTube, 3 mai 2024

[7] https://twitter.com/maxplanckpress/status/1786068962964381928/photo/1

[8] Nature, art. cit.

[9] https://www.vidal.fr/maladies/peau-cheveux-ongles/plaies/phytotherapie-plantes.html – « La phytéthérapie dans le traitement des plaies et brûlures », in. site de Vidal