Chers amis,
Avec cet été sec et étouffant qui tire sur sa fin, le retour de la pluie (en même temps que la rentrée scolaire !…) est bienvenu, vous ne trouvez pas ?
On risque d’ailleurs d’en avoir pour un moment puisque, d’après les météorologues, l’automne s’annonce non seulement doux, mais surtout abondamment pluvieux[1].
C’est à croire qu’on se dirige désormais vers une météo tropicale « maison », avec chaque année une saison sèche, et une saison des pluies… Vous vous souvenez des pluies records que le Sud-Ouest a déjà connues au début de l’année ?
Si je commence par vous parler de la pluie et du beau temps, c’est pour saisir avec vous le parfum de ce moment de transition si particulier entre la chaleur sèche et la brusque irruption de l’humidité : je vous parle de l’odeur de la pluie d’été.
Vous voyez de quelle odeur je veux vous parler.
La question que je vous pose maintenant est : que vous fait-elle ?
De la chimie de la terre et de l’eau…
Ce parfum que nous associons aux premières gouttes d’un orage d’été possède une chimie bien particulière, et qui possède un nom assez rigolo : le pétrichor.
J’ai découvert ce mot, et son mécanisme que je vais vous expliquer dans un instant, à l’occasion de ma visite d’une très belle exposition consacrée à… la pluie ! C’est au Musée des Beaux-Arts de Rouen, jusqu’au 20 septembre.
Ce mot de pétrichor vient du grec petra, la pierre, et ichor, le fluide qui coulait dans les veines des dieux de la mythologie grecque ; il a été forgé en 1964 par deux chercheurs australiens, la chimiste Isabel Joy Bear et le minéralogiste Roderick G. Thomas[2].
Alors qu’est-ce exactement que ce pétrichor ?
Pendant les longues périodes sèches, certaines plantes libèrent des substances huileuses qui s’accumulent dans le sol et sur les roches. Lorsque la terre reste plusieurs jours ou plusieurs semaines sans pluie, ces composés s’y concentrent.
Lorsqu’arrive l’averse et que tombe la première goutte sur la terre sèche, l’air emprisonné dans les minuscules cavités du sol forme de petites bulles qui remontent vers la surface.
En éclatant, elles projettent dans l’atmosphère de minuscules aérosols contenant les composés odorants du sol : la pluie libère les substances huileuses concentrées dans la terre.
Parmi les molécules ainsi remises en circulation, il en est une particulièrement importante : la géosmine.
Son nom signifie littéralement « odeur de la terre ». C’est une molécule produite notamment par certaines bactéries du sol, les actinobactéries, ainsi que par certaines cyanobactéries.
C’est elle qui donne à la terre fraîchement mouillée cette odeur profonde, légèrement boisée, minérale, presque animale que votre odorat reconnaît immédiatement.
… à la chimie du cerveau
Votre nez est particulièrement doué pour détecter cette odeur.
La géosmine est en effet perceptible à des concentrations infimes.
Il suffit d’une quantité extraordinairement faible de cette molécule dans l’air pour avoir cette sensation très nette : « ça sent la pluie ».
Vous est-il déjà arrivé de sentir cette odeur avant même que la pluie ne commence à tomber ?
C’est que les molécules libérées du sol par l’humidité ambiante sont transportées par l’air. Elles peuvent donc vous parvenir avant les gouttes elles-mêmes, comme une sorte d’avant-goût olfactif de l’averse qui approche.
C’est un phénomène bien connu des paysans.
Si vous avez grandi à la campagne, je suis certain que cette odeur constitue, pour vous, une véritable madeleine de Proust.
Et ce n’est pas seulement une impression de votre part.
Les neurosciences viennent aujourd’hui de montrer que cette capacité des odeurs à nous ramener instantanément vers le passé possède une base biologique bien réelle.
Une équipe française du Centre de recherche en neurosciences de Lyon s’est récemment intéressée à ce phénomène en prenant au sérieux ce que nous appelons tous, depuis Proust, une « madeleine ». Leurs conclusions ont été publiées dans PLOS Biology il y a un mois[3].
Les chercheurs ont d’abord interrogé 647 personnes afin de déterminer quelles propriétés rendent un souvenir olfactif particulièrement marquant.
Résultat : parmi les souvenirs d’odeurs qui nous accompagnent durablement, ceux qui ont été associés à une expérience agréable pendant l’enfance semblent avoir une place toute particulière. Il faut y avoir été exposé plusieurs fois… mais pas trop souvent non plus !
En réalité, observent les chercheurs, les souvenirs olfactifs sont les plus profondément ancrés dans le cerveau – comprenez : ils peuvent remonter le plus loin, alors que les souvenirs visuels et auditifs marquants se forment plus tard, à l’adolescence.
Les chercheurs sont ensuite allés plus loin, en utilisant cette fois des souris. Ils leur ont fait découvrir, lorsqu’elles étaient jeunes, une odeur agréable dans un environnement enrichi.
Certaines ont ensuite retrouvé cette même odeur à l’âge adulte, tandis que d’autres ne l’ont pas retrouvée.
Et c’est là que l’histoire devient particulièrement intéressante.
Chez les souris qui avaient retrouvé l’odeur de leur enfance, les chercheurs ont observé une réactivation de régions cérébrales impliquées dans la mémoire et les émotions.
Comme si le cerveau reconnaissait quelque chose de familier et faisait remonter avec cette odeur une trace ancienne de l’expérience vécue.
Vous comprenez alors pourquoi l’odeur de la pluie peut être beaucoup plus qu’une simple odeur.
Du nez avant toute chose
Si vous avez grandi à la campagne, cette odeur peut contenir en quelques molécules tout un morceau d’enfance : le jardin après l’orage, la terre détrempée sous les arbres, les vacances, une maison de famille, les bottes qu’on enfile pour sortir sous la pluie, ou simplement cette sensation très particulière de fraîcheur après plusieurs jours de chaleur.
Et ce qui est fascinant, c’est que l’odorat possède avec la mémoire un lien anatomique particulièrement étroit. Les informations provenant du nez atteignent rapidement des régions cérébrales impliquées dans les émotions et la mémoire, notamment l’amygdale et l’hippocampe.
Cela pourrait contribuer à expliquer pourquoi une odeur peut parfois faire surgir un souvenir avec une puissance et une immédiateté que ne possède aucun autre sens.
Vous l’avez peut-être déjà expérimenté : il suffit parfois d’une odeur fugitive pour être transporté, sans même avoir eu le temps de comprendre ce qui vous arrive, vingt, trente ou cinquante ans en arrière.
Une odeur de colle ou de cire peut faire réapparaître une salle de classe. Celle d’un vieux livre, une bibliothèque (enfant, je « sniffais » les BD de mon père, et aujourd’hui encore quand je les ouvre, ça me ramène à cette époque lointaine).
J’avais déjà, il y a sept ans, consacré une petite série de lettres aux odeurs.
Une lectrice, Marie-José, m’avait confié en commentaire le témoignage suivant :
« Mon mari a été victime d’un accident du travail, chute d’un escabeau tête la première au sol. Traumatisme crânien, troubles cognitifs et amnésie antérograde. En clair, à son réveil, nouvelle naissance pour lui ; il ne se souvenait de rien, mais alors de rien ; même pas de lui-même. Pour moi, son épouse, idem, malgré nos 17 ans de mariage.
Une chose m’a frappée dès le début, c’est qu’il était « attiré » par mon odeur. Dès qu’il était en situation de stress, il venait vers moi et se blottissait dans mon cou, comme pour se rassurer.
Je voyais bien que « mon odeur » l’apaisait. Aujourd’hui encore, soit 16 ans après l’accident, il vient souvent dans mon cou et me dit « tu sens bon » et ma réponse est : « pourtant, je ne me suis pas parfumée !! ».
Je fais une petite parenthèse pour vous indiquer qu’il a dû tout réapprendre, jour après jour et il est repassé par toutes les phases de l’enfance y compris, petite enfance (il jouait assis sur le tapis avec des jouets 1er âge, regardait des livres d’enfant « Oui-Oui » entre autres…) Il s’est reconstruit année après année en réapprenant les choses de la vie. Il est aujourd’hui redevenu un adulte.
Croyez-vous qu’il ait pu me reconnaître, reconnaître mon odeur corporelle comme un jeune enfant ?
C’est une question qui me reste en tête depuis longtemps et j’espère très sincèrement que vous pourrez m’en apporter la réponse. »
J’avais déjà, à l’époque, répondu à Marie-José dans une lettre dédiée[4].
Je ne sais pas si vous me lisez encore, Marie-José, mais cette étude de chercheurs lyonnais me permet de préciser aujourd’hui la réponse que je vous avais faite alors : il est probable que votre odeur ait imprégné le bulbe olfactif de votre époux.
Les chercheurs ont démontré qu’en réactivant l’odeur, on réactivait le souvenir. Mais seulement à condition que ce soit un souvenir agréable !
Votre mari vous a ainsi fait sans le savoir, le plus beau des compliments.
Qu’évoque pour vous l’odeur de la pluie, l’été ? Quelle odeur associez-vous immédiatement à un souvenir heureux ? Vous pouvez me répondre en commentaire.
Portez-vous bien,
Rodolphe
[1] Voir la source Guillaume Woznica, « Tendances saisonnières, vers un automne à très hauts risques en France, découvrez nos prévisions », dans Meteored, le 19 août 2026
[2] Voir la source IJ Ours et RG Thomas, « Nature de l’odeur argileuse », dans Nature, le 7 mars 1964
[3] Voir la source Jules Dejou, et al., « Les souvenirs olfactifs positifs de la petite enfance sont ancrés dans le bulbe olfactif et déclenchent des changements à grande échelle au-delà du système olfactif », dans Plos Biology, le 14 juillet 2026
[4] Voir la source Rodolphe Bacquet, « L’odeur de sa femme a été sa bouée de sauvetage », dans Alternatif Bien-Être, le 29 octobre 2019