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Eux et nous

Rodolphe Bacquet 25 octobre 2026

Chers amis,

Voici moins d’une semaine que ma famille et moi sommes installés dans notre nouvel appartement.

Hier après-midi, mon nouveau voisin, Maxime, m’envoie un WhatsApp assez sinistre :

« Je sais pas si c’est le vôtre. Mais il y a un chat écrasé sur la route… »

Je me fige. Notre chat est-il sorti, apeuré par ce déménagement, s’est-il aventuré sur cette route très passante dont il n’a pu encore mesurer le danger ? Je me vois déjà devoir annoncer la nouvelle catastrophique à ma femme et à mes enfants…

Je demande alors à Maxime de m’envoyer une photo du chat décédé, pour pouvoir l’identifier.

Soulagement : ce n’est pas le nôtre. Puis, avec le recul, c’est la réaction de Maxime qui m’a interpellé :

Ce « Tant mieux ➡️  », si on le lit à froid, est surprenant.

Après tout, un chat est un chat.

Mieux – ou pire – un chat mort est un chat mort. Qu’il s’agisse d’un chat anonyme ou du chat du voisin, ça ne fait pas grande différence, pour Maxime.

Et pourtant, Maxime, que nous connaissons depuis quelques jours à peine (nous avions échangé nos numéros la veille ! Charmante façon d’entamer une correspondance entre voisins, n’est-ce pas ?) s’est tout de suite inquiété pour nous, sachant que nous avions un chat ; et s’est montré soulagé quand il s’est avéré qu’a priori, notre chat était sain et sauf dans notre appartement quand l’un de ses congénères venait de se faire écraser.

Le bilan, dans l’absolu, est le même : un chat mort.

Mais l’accident est passé en quelques secondes du statut de catastrophe familiale possible à celui d’incident anecdotique.

Des chats écrasés sur la route, il y en a tous les jours. C’est quand c’est le vôtre que ça devient bouleversant.

Et même Maxime, sans faire partie de notre famille, se sent plus tranquille à l’idée que ce chat mort sur la route soit un illustre inconnu, plutôt que le nôtre.

Pourquoi ?

L’esprit de clan

La plupart des mammifères, et même certaines espèces d’oiseaux, réagissent de manière totalement différente si l’on menace, voire s’attaque à l’un des leurs, ou bien à un membre extérieur à leur famille et à leur groupe.

Chez certains, ce groupe, c’est la famille au sens resserré du terme : les parents et leurs petits. Ne vous approchez pas d’un couple de cygnes dont les poussins viennent d’éclore.

Chez d’autres animaux plus sociaux, ce groupe, c’est la meute : la meute de loups, avec sa propre hiérarchie, qui chasse ensemble, se déplace ensemble, défend chacun de ses membres en montrant les crocs.

Nous autres, êtres humains n’échappons pas à cette loi de la nature – qui a une fonction très précise, j’y reviendrai. Nous sommes beaucoup plus affectés/concernés par ce qui menace notre entourage proche, que de parfaits inconnus.

Sauf que chez nous, ce « groupe » n’est pas unique. Il y a la famille, certes (celle qu’on ne choisit pas), mais ce cercle se superpose, au cours de la vie, à d’autres cercles : les amis, les relations de travail, l’engagement associatif, voire politique (tous ceux-là, à l’inverse, on les choisit, et ils évoluent au cours de la vie).

… Et on ne réagit pas avec la même intensité en fonction du cercle.

Malgré tout notre vernis civilisationnel, l’être humain a conservé des comportements archaïques face à une agression extérieure, ou une menace.

Chez l’être humain, l’attaque physique reste rare. En revanche, l’insulte reste une agression caractérisée.

L’insulte suprême, c’est celle qui touche à la famille, en particulier, pour les hommes, à la mère ou à la sœur. Il y a vingt ans, si Materazzi avait insulté le copain de chambrée de Zidane au lieu de sa mère, il ne se serait sans doute pas pris un coup de boule en pleine finale de la Coupe du monde…

Bref, vous l’avez compris, l’esprit de clan est extrêmement développé chez vous, chez moi, chez nous.

Oui, la mort de votre animal vous impacte plus que celle de n’importe quel chat

L’une des caractéristiques de l’être humain, c’est que des êtres non-humains peuvent intégrer ce clan, ce groupe, y compris le groupe le plus rapproché, celui de la cellule familiale.

Typiquement, un chat ou un chien, bref, un animal de compagnie (cette intégration est d’ailleurs bilatérale puisqu’un bon chien va toujours réagir en empathie, voire en défense de son maître ou de sa maîtresse).

Cette intégration de l’animal au cœur du « clan » intime d’une personne se manifeste de la façon la plus inconsciente qui soit : en 2014, des chercheurs ont étudié par imagerie médicale les réactions de mères regardant des photographies de leur propre enfant, de leur propre chien, d’un enfant inconnu et d’un chien inconnu[1].

Voir leur propre enfant ou leur propre chien activait en partie des réseaux cérébraux communs, associés notamment à l’émotion, à la récompense, à l’affiliation et à la cognition sociale. Autrement dit, le lien avec un animal peut partager certains mécanismes neurobiologiques avec l’attachement parental.

Cependant, des différences apparaissaient : les images de leur enfant recrutaient notamment une région mésencéphalique impliquée dans la récompense et l’affiliation, qui ne présentait pas la même activation pour leur chien.

C’est donc une activation de même nature, mais pas de même intensité.

Ainsi, oui, votre chat, votre chien, rentre dans votre « clan », et ce qui le menace ou lui arrive vous bouleverse davantage que ce qui arrive à n’importe quel autre chat ou chien…

Car en fin de compte, tout se joue à une différence de degré entre le « nous » d’un côté (ma famille, mes amis, mes relations) et le « eux » de l’autre (les autres, hors de mon cercle).

Eux et nous

Pourquoi la mort d’un animal peut-elle vous bouleverser lorsqu’il s’agit du vôtre, et vous laisser presque indifférent lorsqu’il s’agit d’un inconnu ?

Les neurosciences commencent à apporter des éléments de réponse.

En 2021, une équipe de chercheurs a publié dans la revue Neuroscience & Biobehavioral Reviews une méta-analyse de 87 jeux de données d’imagerie cérébrale, portant au total sur 2 328 participants[2].

Leur objectif : comprendre ce qui se passe dans votre cerveau lorsque vous êtes confronté à des personnes qui appartiennent à votre groupe, par opposition à celles qui n’en font pas partie.

Le résultat confirme que dans certaines situations, votre cerveau manifeste des réponses empathiques plus fortes face à la souffrance des membres de votre propre groupe.

À l’inverse, les visages de personnes appartenant à un groupe extérieur peuvent susciter davantage de réactions associées à la menace.

Autrement dit, votre cerveau ne traite pas de la même façon la souffrance de tout le monde.

Attention, cela ne signifie pas que vous, tout comme moi, soyons incapables d’empathie envers les inconnus, ni que nous soyons condamnés à nous méfier de ceux qui nous ressemblent moins.

Les résultats varient selon le contexte et le type de groupe considéré.

Mais il apparaît clairement que l’appartenance à un groupe peut modifier l’intensité de vos réactions émotionnelles.

Et une fois encore, ce groupe n’a pas besoin d’être ni très grand ni même fondé sur un lien de parenté, comme pour un animal.

Mon chat

Lorsqu’un animal devient un membre de la famille, il n’est plus seulement un représentant de son espèce.

Il est notre chien, notre chat.

Celui dont nous connaissons les habitudes, les peurs, les petites manies. Celui qui nous attend, nous reconnaît et dont nous savons interpréter les comportements.

Il est devenu quelqu’un pour nous.

Nous ne sommes pas seulement attachés à une catégorie d’êtres vivants. Nous nous attachons à des individus singuliers.

Un chat inconnu reste un chat. Je partage avec le mien une histoire, un quotidien, des souvenirs, des habitudes.

Sa disparition ne représenterait pas seulement la mort d’un animal lambda : elle signifie la perte d’une relation.

C’est pourquoi l’accident de la route dont m’a averti Maxime a changé de nature dès lors que j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de notre chat.

Objectivement, un animal était mort dans les deux cas. Mais, émotionnellement, ces deux événements n’avaient rien d’équivalent.

Et ce qui vaut pour les animaux vaut bien évidemment aussi, à des degrés divers, pour les êtres humains.

Vous préférez vos proches, ne dites pas le contraire

Une étude ne suffit évidemment pas à expliquer toutes nos réactions. Mais les recherches sur le favoritisme envers son propre groupe montrent que notre empathie n’est pas toujours distribuée de manière uniforme.

Nous sommes plus sensibles à la souffrance de ceux que nous considérons comme des nôtres.

Faut-il pour autant s’en réjouir ?

En un sens… oui.

Cette préférence pour nos proches nous pousse à les protéger, à prendre soin d’eux, à nous mobiliser lorsqu’ils sont en danger. Elle participe à la solidité des liens familiaux et sociaux.

Mais elle a aussi son revers.

Car si notre sollicitude est plus spontanée envers ceux que nous considérons comme des nôtres, que devient-elle pour les autres ?

C’est tout le paradoxe de l’esprit de clan : il peut être à l’origine d’une solidarité admirable à l’intérieur du groupe, tout en nous rendant moins sensibles à ce qui arrive à l’extérieur.

Nous pouvons nous mobiliser pendant des semaines pour retrouver un animal disparu, et ne pas accorder un regard aux animaux victimes d’accidents ou d’abandons.

Nous pouvons être bouleversés par le malheur qui frappe un proche, tout en restant étrangement indifférents à celui qui touche des inconnus.

Cela ne fait pas de nous des monstres. Cela révèle plutôt une limite de notre fonctionnement affectif : notre capacité à éprouver de la compassion n’entraîne pas automatiquement une répartition égale de cette compassion.

Un avantage pour survivre

Si nous autres, êtres humains, avons conservé cette préférence pour les nôtres au cours de l’évolution, ce n’est pas un hasard.

Elle a même présenté un avantage considérable pour notre espèce.

Il n’y a pas si longtemps, nos ancêtres vivaient dans un environnement hostile, où trouver de la nourriture, protéger les enfants, se défendre contre les prédateurs ou affronter les intempéries nécessitait de s’entraider.

Dans ces conditions, un individu isolé est particulièrement vulnérable.

À l’inverse, appartenir à un groupe, pouvoir compter sur ses proches, bénéficier de leur aide et leur rendre la pareille augmente les chances de survivre.

Si un membre du groupe est blessé, les autres peuvent le protéger. Si une mère doit s’occuper de son nouveau-né, d’autres membres de la communauté peuvent l’aider. Si la nourriture vient à manquer, le partage peut permettre à certains de tenir jusqu’au lendemain.

Encore faut-il que cette solidarité existe.

Et qu’elle soit suffisamment forte pour que chacun accepte, de temps à autre, de consacrer du temps, de l’énergie ou des ressources aux autres.

C’est là que notre préférence pour les nôtres prend tout son sens : elle favorise les comportements qui maintiennent le groupe uni et permettent à ses membres de se soutenir mutuellement.

Pourquoi aider sa famille ?

En 1964, le biologiste britannique William Donald Hamilton a formulé une théorie qui allait profondément renouveler notre compréhension de l’évolution des comportements sociaux : la sélection de parentèle[3].

Aider un proche peut avoir un coût pour soi, mais aussi favoriser la transmission de gènes que l’on partage avec lui.

Un parent qui risque sa vie pour sauver son enfant compromet potentiellement sa propre survie, mais protège également les chances de survie et de reproduction d’un individu avec lequel il partage une partie de son patrimoine génétique.

Cela peut paraître quelque peu cynique, voire pas très humain… mais ça fonctionne à l’échelle de l’évolution : les comportements qui favorisent la survie des apparentés peuvent donc être sélectionnés, même lorsqu’ils ont un coût pour celui qui les adopte.

Cela ne signifie évidemment pas que nous calculons inconsciemment nos pourcentages de parenté avant de secourir nos enfants ! L’évolution ne fonctionne pas ainsi. Elle favorise, au fil des générations, les caractéristiques héréditaires qui contribuent à la transmission des gènes.

Et cela ne signifie pas non plus que toute notre affection se réduit à une affaire de génétique – la preuve avec mon chat, ou avec votre chien.

Mais cette théorie fournit une explication essentielle à l’un des comportements les plus répandus dans le monde animal : prendre soin de ses proches.

Et pourquoi aider les autres ?

Le problème, c’est que notre groupe ne se limite pas à notre famille.

En 1971, le biologiste Robert Trivers a proposé une autre explication : l’altruisme réciproque[4].

L’idée est la suivante : je peux avoir intérêt à vous aider aujourd’hui parce que vous pourrez m’aider demain.

Je partage ma nourriture avec vous lorsque vous en manquez ; lorsque c’est moi qui traverse une mauvaise passe, vous pouvez me rendre la pareille. Je vous aide à protéger vos enfants ; vous m’aidez à protéger les miens.

C’est du donnant-donnant.

Désintéressé… mais pas trop !

Ce mécanisme fonctionne d’autant mieux que les individus se côtoient régulièrement, qu’ils peuvent reconnaître ceux qui coopèrent et que les comportements opportunistes ne restent pas systématiquement sans conséquence.

Autrement dit, la solidarité n’a pas besoin de reposer exclusivement sur les liens du sang. Elle peut aussi se construire sur la confiance, la réciprocité et la durée des relations.

Cela me ramène à mon histoire de chat.

Pourquoi Maxime s’est-il inquiété pour nous, alors que nous venions à peine de faire connaissance ?

Parce qu’il n’est pas nécessaire de partager des gènes pour commencer à se sentir concerné par le sort de quelqu’un.

Et Maxime, ce faisant, m’a montré qu’il m’avait accepté dans son « cercle » de voisins : il éprouvait une certaine empathie, d’abord en partageant ma peine présumée d’avoir perdu mon chat, et ensuite mon soulagement en constatant que ce n’était pas le nôtre.

Une relation peut se créer, même rapidement, et vous amener à inclure un nouvel individu dans votre cercle de sollicitude.

Votre « clan » n’est pas figé. Il s’élargit, s’adapte, en permanence.

Portez-vous bien,

Rodolphe


Sources :

[1] Voir la source Lucke E Stoeckel, «Modèles d’activation cérébrale lorsque les mères regardent leur enfant et leur chien : une étude IRMf », dans National Library of Medicine, le 3 octobre 2014

[2] DOI : 10.1016/j.neubiorev.2021.10.027, Saarinen A, « Bases neurales des biais et préjugés pro-endogroupe : une méta-analyse systématique », dans Neuroscience & Biobehavioral Reviews, décembre 2021

[3] Voir la source WD Hamilton, « L’évolution génétique du comportement social 1. », dans Neuroscience & Biobehavioral Reviews, juillet 1964

[4] Voir la source Robert L. Trivers, « L’évolution de l’altruisme réciproque », dans The University of Chicago Press Journals, 1er mars 1971

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