Chers amis,

L’inflation est mauvaise pour la santé.

On ne peut pas le dire autrement, et le mécanisme est implacable.

Il y a, évidemment, les effets directs ; ceux que la crise de 1929 documentait déjà et que chaque période de crise a renouvelé.

C’est la grande précarisation d’une partie croissante de la population, qui a de moins en moins les moyens de se loger, de se chauffer et de se nourrir correctement.

Et puis il y a les effets pervers, dont vous ne souffrez pas immédiatement, mais dont l’addition s’alourdit au fil de temps.

C’est ce que nous connaissons en France actuellement, et dont la dégringolade du bio est l’un des signes les plus forts.

Le bio est trop cher, les magasins sont désertés

L’alimentation d’origine biologique est loin de se tailler la part du lion dans l’assiette et le frigo des Français.

Durant des années, on a pu avoir l’impression que ce label s’imposait progressivement dans les habitudes d’achat et de consommation, mais il est toujours resté minoritaire et, depuis 2021, il régresse : il ne constituait déjà plus que 6% dans le panier de courses l’an dernier[1].

La raison est limpide : le bio est trop cher. En période d’inflation, les gens – c’est compréhensible – se tournent vers des produits moins chers… et la plupart du temps de moindre qualité.

Le résultat se lit très concrètement dans les villes et centres commerciaux : les enseignes alimentaires bio ferment les unes après les autres. Pour la seule année dernière, plus de 240 magasins bio auraient fermé en France[2].

Plusieurs articles de presse grand public[3] se font ainsi l’écho d’une véritable désertion des magasins bio, cause directe d’une baisse de chiffre d’affaires jusqu’à 10%, ce qui peut paraître peu, mais condamne déjà la pérennité de ces enseignes.

Le paradoxe du prix du bio

Il y a deux paradoxes tragiques dans cette histoire.

Le premier est circonstanciel : l’alimentation bio a été moins impactée par l’inflation que l’alimentation industrielle. Les prix du bio n’ont globalement augmenté que de 4%, quand ceux du conventionnel ont pris 6,7%[4].

Le second est structurel : si le bio est en moyenne 30% plus cher que le conventionnel… c’est parce que l’industrie agro-alimentaire conventionnelle cache ses coûts – notamment environnementaux.

Marc-André Selosse, professeur au Muséum d’Histoire naturelle et à l’Institut universitaire de France, explique ainsi :

« L’usage d’engrais minéraux et de pesticides oblige à traiter l’eau pour la rendre potable. Dans les engrais minéraux, les phosphates sont contaminés par le cadmium, un métal très toxique, dont les Français absorbent 40% de plus que la dose maximale recommandée. (…) Le bio, lui, utilise des engrais organiques – du fumier – qui fertilisent tout en ajoutant de la matière organique dans le sol. (…) Les engrais organiques du bio polluent moins les nappes phréatiques.[5] »

Mais il n’y a pas que l’argument environnemental : il y a l’argument sanitaire. Et c’est là que je suis très inquiet.

Ce que vous payez en bio, vous ne le paierez pas en médicament

Le même chercheur rappelle : « Le bio réduit les risques de maladies, donc les coûts de santé[6] ».

Les premiers concernés sont les agriculteurs : « Les pesticides nuisent à la santé : les agriculteurs développent 20% de myélomes et 50% de lymphomes de plus que la population générale ! Tout cela entraîne des coûts cachés dans nos impôts et nos cotisations sociales[7]. »

Et cela se retrouve, évidemment, dans notre repas : « On peut manger la peau des fruits bio, là où se trouvent le goût et les antioxydants : peler les fruits à cause des pesticides est une absurdité ».

Les propos de M.-A. Selosse sont étayés par pléthore d’études.

L’une d’entre elles, l’étude Nutrinet-Santé, qui a suivi pendant 10 ans une vaste cohorte de Français, confirmait que les « mangeurs de bio » développent moins de cancers, de surpoids, d’obésité et ont moins de pesticides dans les urines[8].

Ces résultats sont nets et sans bavure : on parle quand même d’un quart de cancers en moins ! Mais l’ironie veut que ces résultats soient parus en 2021… au moment où le bio a commencé à trembler sur ses bases économiques.

On peut donc l’écrire : l’effort supplémentaire que l’on fait, en termes de prix, sur le bio, ce sont autant de sous et d’années de vie épargnées dans le futur.

La désaffection des Français pour le bio, outre qu’elle fragilise une filière qui essaie tant bien que mal de se développer face à l’agriculture industrielle aux méfaits désormais bien établis sur la santé humaine et l’environnement, va se payer à moyen termes par une « inflation » des maladies dites « de civilisation ».

C’est, une fois encore, le terrible cercle vicieux que décrit le Dr Jean-David Zeitoun dans son ouvrage Le Suicide de l’Espèce, et dont nous publierons une interview choc dans le numéro d’Alternatif Bien-Être du mois de juillet.

Il vous y expliquera pourquoi la mortalité infantile est en hausse en France depuis 2012, comment les aliments ultra-transformés ont envahi jusqu’à 80% du volume des produits des supermarchés, mais aussi les solutions politiques qu’il préconise pour inverser cette tendance dramatique au « suicide de l’espèce ».

Il résume notamment sa thèse ainsi :

« La logique de production des maladies par l’industrie alimentaire est une logique économique dont les ambitions sont mixtes : assurer une alimentation de masse et sans microbes, mais aussi rendre attirant ce qui n’est pas bon (pour la santé, c’est moi qui note) et bon marché ce qui est pathogène.[9] »

Je préfère, pour ma part, payer maintenant mes aliments un peu plus chers, et économiser dans le futur en termes de produits de santé.

Sans compter que c’est meilleur !

Et vous ?

Portez-vous bien,

Rodolphe Bacquet

[1] Victor Vasseur avec AFP, « Achats en baisse et magasins qui ferment : les mauvais chiffres du bio en France », France Inter, 1er juin 2023, https://www.radiofrance.fr/franceinter/achats-en-baisse-et-magasins-qui-ferment-les-mauvais-chiffres-du-bio-en-france-7515390

[2] Camille Allain, « « On sait que 2023 sera compliquée »… Après des fermetures en cascade, la Biocoop peut-elle se relever ? », 20 minutes, 18 mars 2023, https://www.20minutes.fr/societe/4028437-20230318-sait-2023-compliquee-apres-fermetures-cascade-biocoop-peut-relever

[3] Paul Louis, « Comment l’inflation accélère la chute des ventes de bio en france », BFMTV, 4 juin 2023, https://www.bfmtv.com/economie/consommation/comment-l-inflation-accelere-la-chute-des-ventes-de-bio-en-france_AV-202306040107.html

[4] Achats en baisse et magasins qui ferment : les mauvais chiffres du bio en France, France Inter, art. cit.

[5] Marc-André Selosse, « Pourquoi les produits bio ne sont pas si chers, en fait »

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] https://reporterre.net/C-est-confirme-manger-bio-est-meilleur-pour-la-sante

[9] JD Zeitoun, Le Suicide de l’espèce, p.60