Chers amis,
Vous souvenez-vous de Jérôme Cahuzac ? Nommé ministre délégué au budget au début du quinquennat de François Hollande, il avait été chargé par ce dernier de faire la chasse à la fraude et à l’optimisation fiscales… jusqu’à ce que Mediapart révèle que le « Monsieur propre » du gouvernement Ayrault fraudait lui-même le fisc depuis plusieurs années[1] !
Il y eut la séquence « je vous le dis les yeux dans les yeux », mais finalement, accablé par les preuves, Jérôme Cahuzac finit par démissionner, et fut condamné pour fraude fiscale aggravée, avec inéligibilité à la clé et port de bracelet électronique au poignet.
L’arroseur arrosé.
Bon, eh bien nous venons, d’avoir, dans le genre, un nouveau gagnant.
Et cette fois-ci dans le domaine de la santé.
Le fraîchement nommé « référent intégrité » de Santé publique avait en effet reçu du laboratoire Pfizer, le laboratoire multicondamné et multimilliardaire depuis qu’il a « injecté » la planète entière au moment du Covid, quelque 100 000 euros.
Une bagatelle qu’il a omis d’indiquer dans ses déclarations d’intérêts officielles à Santé publique, ce qu’il a justifié par une excuse promise à rester dans les annales : « J’avais oublié ça »[2] !

Celui qui a prononcé ces mots, c’est le Dr Hervé Maisonneuve, médecin, consultant, et jusqu’à la semaine dernière « référent externe à l’intégrité scientifique » de Santé publique France, l’agence nationale chargée de notre santé publique[3].
Comment peut-on « oublier » 100 000 euros versés par Pfizer ?…
Le chasseur chassé
Hervé Maisonneuve n’est pas un inconnu. Le Monde lui avait consacré en 2018 un portrait sous le titre « chasseur de fraudes scientifiques »[4].
Le portrait était élogieux ; Maisonneuve y était présenté comme un pionnier, un ardent et désintéressé moine-soldat consacrant sa vie, son temps, à débusquer les fraudes scientifiques, les tricheries, les plagiats, pour le bien de la médecine et du progrès, tout ça.
Alors, d’une, il n’est visiblement pas si « désintéressé » que ça.
Et de deux, il semble avoir beaucoup appris de son activité de chasseur de fraudes. Mais pas assez pour ne pas se faire pincer. Aïe !
Au sommet de sa carrière de chevalier blanc, le Dr Maisonneuve a présidé l’Association européenne des rédacteurs scientifiques, siégé à l’Office d’intégrité scientifique de l’AP-HP, tenu une chronique au Quotidien du médecin.
Fin mars dernier, Santé publique France l’a nommé pour trois ans à ce poste de « référent intégrité ».
Sa mission : prévenir, repérer et traiter les manquements à l’intégrité scientifique au sein de l’agence. Il devait aussi la conseiller sur sa politique de publication et sur la lutte contre la « désinformation ».
Autrement dit, c’est à lui qu’un agent devait s’adresser s’il soupçonnait un manquement à l’intégrité scientifique.
Le 22 septembre, Stéphane Foucart révèle dans Le Monde que ce « chasseur de fraudes » et garant de l’intégrité scientifique n’avait pas déclaré les sommes versées par Pfizer et d’autres firmes pharmaceutiques à sa société de conseil[5].

Soyons précis, car c’est là que tout se joue.
Sa société, H2MW, figurait bien dans ses déclarations publiques d’intérêts (DPI). Mais ni le nom de ses clients, ni les montants.
Or parmi ces clients, apprend-on, se trouvaient entre autres les laboratoires Merck et Pfizer, ce dernier ayant versé à H2MW plus de 100 000 euros entre 2021 et 2023, au plus fort de la campagne d’injections anti-Covid.
100 000 euros : pour Pfizer, un pourboire ; pour Maisonneuve, une somme rondelette…
Vous verrez cependant circuler sur les réseaux des montants bien plus élevés.
Ils additionnent deux fois les mêmes contrats, une fois comme « convention », une fois comme « rémunération ». Je m’en tiens au solide : le fait n’a pas besoin d’être grossi pour être, déjà, sérieux.
À ce stade, il est impossible de déterminer en échange de quelles missions exactes le Dr Maisonneuve a reçu ces sommes de Pfizer.
Selon sa déclaration, le travail portait sur la rédaction scientifique pour un groupe d’experts consacré à deux maladies rares, l’amylose cardiaque et l’amylose neurologique, et non sur le Covid ni les vaccins.
Il avait par ailleurs été salarié de Pfizer France de 2005 à 2009 « pour diriger un département de formation médicale continue et médias scientifiques », d’après son blog[6].
Bon.
Tout homme est présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été reconnu coupable.
Mais tout de même, l’héroïque « chasseur de fraudes scientifiques » qui reçoit des « missions d’écriture » et commissions de la part de Pfizer précisément au plus fort de la campagne de vaccination anti-Covid, c’est un peu gros, non ?
D’autant que le Dr Maisonneuve a mis deux fois sous le boisseau ces informations : il a d’abord « oublié » de les déclarer à Santé publique France, puis ses déclarations ne mentionnaient ni Pfizer, ni les montants.
Le « Monsieur Intégrité » avait-il mauvaise conscience ?
Ce sera à la justice – si cette affaire va jusque-là, ce qui est loin d’être sûr – d’établir s’il s’agit ou non de corruption.
Mais, dans cette affaire, un autre point me frappe.
C’était public, et signalé six mois plus tôt. Santé publique France l’a nommé quand même !
Les versements de Pfizer à H2MW n’étaient pas un secret.
Le Dr Maisonneuve les avait « oubliés » dans sa DPI, mais ils figuraient depuis 2022 sur Transparence Santé, la base publique où les laboratoires doivent déclarer ce qu’ils versent aux professionnels de santé[7].
C’est donc le laboratoire Pfizer lui-même qui les avait communiqués !
N’importe qui pouvait les consulter.
Mieux : ils avaient été signalés.
Et pour cause : à la fin de l’été 2025, Hervé Maisonneuve avait été nommé par le ministre de la Santé dans une mission gouvernementale sur la désinformation en santé[8].
Dès le 2 septembre 2025, des sites militants, critiques de la politique sanitaire, relevaient les versements de Pfizer à sa société[9].
Le 18 septembre, l’association BonSens.org adressait au ministre une lettre d’avocat pour demander le retrait de sa nomination au nom de la lutte contre les conflits d’intérêt[10].
Ces alertes s’adressaient au ministère, qui exerce la tutelle de Santé publique France. Ont-elles été transmises à l’agence ? Je n’en sais rien.
C’était il y a un an !
Ce que l’on sait, c’est que six mois plus tard, en mars 2026, Santé publique France nommait le Dr Maisonneuve « référent » de son intégrité.
Quelqu’un a-t-il ouvert Transparence Santé avant de signer ? Et si oui, pourquoi cela n’a-t-il rien changé ? Une alerte publique, portée jusque chez le ministre, n’a-t-elle déclenché aucune vérification ? Pourquoi a-t-il fallu attendre qu’un grand quotidien s’en empare ?
Qui contrôle les contrôleurs ?
Le Monde pose lui-même la question, avec une honnêteté que je salue : « À qui déclarer un possible manquement à l’intégrité au sein d’un organisme, lorsque le manquement présumé concerne précisément le référent à l’intégrité de l’organisme en question ? »[11]
Car voici le détail qui m’a réconcilié avec une partie de l’édifice : ce ne sont ni les ministres ni la direction qui ont repéré l’écart. Ce sont des agents de Santé publique France.
Des gens de terrain, qui ont simplement comparé la base Transparence Santé avec les déclarations publiques de leur référent.
Ils ont fait, en quelques semaines, ce que la procédure de nomination n’avait pas fait.
La suite est allée vite.
Le 24 septembre, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, écrit au directeur général par intérim de l’agence que « cette situation apparaît susceptible de porter atteinte à la confiance indispensable à l’exercice des fonctions de référent à l’intégrité scientifique »[12].
Le même jour, on apprend sa démission, acceptée par l’agence, qui estime que « les conditions ne sont plus réunies ».
La ministre demande aussi une « analyse approfondie » des procédures de Santé publique France « en matière de déclaration, de contrôle et de gestion des liens et conflits d’intérêts »[13].
Lui parle d’une « négligence » qu’il « regrette profondément ». Il a publié depuis une déclaration complète de ses clients[14].
Aucune poursuite n’est annoncée à ce jour. Possible donc qu’il s’en tire à bon compte.
Mais je note ceci : si l’homme chargé de rappeler aux autres leurs obligations de transparence peut oublier pendant des années un client qui lui avait versé près de 100 000 euros, que penser de ceux qui n’ont pas sa réputation à défendre ?
Et quid de sa mission sur la désinformation, dont le rapport, remis en janvier, faisait justement de la transparence des liens d’intérêts un critère de fiabilité de l’information ?
Voilà pourquoi le cas du Dr Maisonneuve me fait penser à celui de Jérôme Cahuzac.
Mais pour un Dr Maisonneuve pris la main dans le sac, combien d’acteurs de santé publique – médecins, laboratoires, politiques – se livrent à leurs petits arrangements avec la vérité sans être jamais inquiétés ?
La vérité au goutte-à-goutte
Je vous l’écris depuis plusieurs années maintenant : en santé, la vérité ne tombe pas du ciel un matin.
Elle sort peu à peu, presque au goutte-à-goutte oserais-je dire, presque toujours grâce à des gens obstinés que l’on a d’abord priés de se taire.
Souvenez-vous du Mediator.
Il a fallu qu’une pneumologue de Brest, Irène Frachon, publie en 2010 un livre sur les lésions cardiaques qu’elle voyait chez ses patients, qui s’achève sur une question : combien de morts ?[15]
Il a fallu plus de dix ans de procédure pour que la Cour d’appel de Paris, le 20 décembre 2023, condamne les laboratoires Servier, notamment pour tromperie aggravée, escroquerie, homicides et blessures involontaires et obtention frauduleuse de documents administratifs (les autorisations de mise sur le marché du Mediator)[16]
Et durant toute cette période, Servier aura tout fait pour tenter de faire taire Irène Frachon : intimidation, tentative de corruption.
Ces scandales ne sont révélés au grand public que grâce au courage de quelques « lanceurs d’alerte » qui ont souvent la posture de David contre Goliath.
Et dans ces affaires, ce n’est pas toujours David qui gagne.
Portez-vous bien,
Rodolphe
Sources :
[1] Voir la source Fabrice Arfi, « Le compte suisse du ministre du budget Jérôme Cahuzac », dans Mediapart, le 29 septembre 2026
[2] Voir la source « J’avais oublié ça » : mis en cause pour des liens avec Pfizer, le référent intégrité de Santé Publique France démissionne », dans Le Parisien, le 24 septembre 2026
[3] santepubliquefrance.fr, Santé publique France, « Hervé Maisonneuve nommé référent à l’intégrité scientifique pour trois ans », 26 mars 2026, note de mise à jour (démission acceptée) après le 22 septembre 2026.
[4] Voir la source Sandrine Cabut, « Hervé Maisonneuve, chasseur de fraudes scientifiques », dans Le Monde, le 20 mai 2028
[5] Voir la source Stéphane Foucart, « Le nouveau référent à l’intégrité de Santé publique France a omis de déclarer ses liens avec des firmes pharmaceutiques », Le Monde, 22 septembre 2026
[6] Voir la source Hervé Maisonneuve, Blog « Revues et intégrité »
[7] Voir la source La rédaction, « Le référent à l’intégrité chez Santé publique France a oublié de déclarer qu’il a touché 100 000 euros de Pfizer », dans What’s up Doc ? », le 23 septembre 2026
[8] Voir la source « Un trio anti-fake news nommé à la tête d’une mission de lutte contre la désinformation », Le Quotidien du médecin, 27 août 2025 ; rapport « Information en santé », remis le 12 janvier 2026
[9] Voir la source Le Blog de Patrice Gibertie, « Il vient d’être nommé à la mission gouvernementale française », le 2 septembre 2025
[10] Voir la source « Bonsens.org lance un combat décisif contre les conflits d’intérêts au Ministère de la Santé », dans Bonsens, le 18 septembre 2025
[11] Le Monde, art. cit.
[12] Voir la source Stéphane Mandard, « Le référent intégrité de Santé publique France démissionne après sa mise en cause pour des liens avec Pfizer », dans Le Monde, le 24 septembre 2026
[13] Voir la source AFP : « Santé publique France : mis en cause pour ses liens avec le laboratoire pharmaceutique Pfizer, le référent intégrité Hervé Maisonneuve a démissionné », dépêche reprise par Sud Ouest, 25 septembre 2026
[14] Voir la source Hervé Maisonneuve, Blog « Revues et intégrité »
[15] Irène Frachon, Mediator 150 mg, combien de morts ?, Éditions Dialogues, Brest, juin 2010
[16] Cour d’appel de Paris, communiqué de presse, arrêt Mediator (tromperie aggravée, escroquerie, homicides et blessures involontaires, obtention frauduleuse de documents administratifs), 20 décembre 2023.