Chers amis,

Nous sommes le 31 décembre, dernier jour de l’année, mais aussi de la décennie.

À cette occasion, j’aimerais vous suggérer une résolution pour l’année qui vient… et pour toutes les années 2020.

Elle concerne Alzheimer et le voyage

Un cerveau jeune jusqu’à 97 ans, et au-delà

Avant l’explosion de la maladie d’Alzheimer, les scientifiques pensaient que nous fabriquions durant l’enfance tous les neurones permettant à notre cerveau de fonctionner. 

Vous deviez donc « faire » avec ce capital de neurones durant toute votre vie adulte… vos neurones perdus n’étaient jamais remplacés !

Depuis quelques années, plusieurs études ont montré que cette idée était erronée : nous continuons bel et bien, à l’âge adulte, à fabriquer des neurones.

On appelle ce processus la « neurogenèse ».

Notez-le bien, car je vais beaucoup en parler dans les lignes qui suivent.

En 2013, une étude menée par des chercheurs suédois, allemands, français et américains démontrait qu’à l’âge adulte, nous continuons à fabriquer en moyenne 700 neurones par jour[1].

Cette proportion baisse lorsque l’on avance en âge mais, comme vous vous en doutez, la neurogenèse contribuerait à garder un cerveau jeune…

Nous avons des preuves que la neurogenèse persiste jusqu’à au moins 97 ans[2].

Vue la vivacité d’esprit que j’ai pu constater chez les seniors d’Okinawa lors de mes deux voyages là-bas, non seulement ça ne m’étonne pas, mais surtout je suis convaincu que notre cerveau peut continuer à produire de nouveaux neurones au-delà de cet âge.

Ces nouveaux neurones naissent dans une partie très précise de notre cerveau.

Cette petite partie de notre cerveau qui nous permet de nous souvenir et de nous orienter

Cette partie du cerveau, c’est l’hippocampe.

L’hippocampe permet, entre autres, de nous souvenir et de nous repérer dans l’espace.

Il porte ce nom car les premiers anatomistes à l’avoir identifié, au XVIIIe siècle, ont remarqué sa ressemblance avec le petit animal marin du même nom.

C’est donc ici, dans l’hippocampe, que chaque année, un peu moins de 2 % des neurones de notre cerveau « rajeunissent » grâce à la neurogenèse, à l’âge adulte.

Mais l’hippocampe a une autre particularité plus triste : c’est la première partie du cerveau atteinte par la maladie d’Alzheimer.

C’est pourquoi les patients peinent de plus en plus, à mesure que la maladie progresse, à se souvenir correctement des noms, des choses, des événements.

C’est une forme d’amnésie, dramatique pour les proches.

C’est également l’explication de la désorientation dans l’espace que subissent les personnes atteintes par cette terrible maladie.

Un des premiers signes d’Alzheimer

J’évoquais plus haut une étude[3] qui démontrait que l’on continue à fabriquer de nouveaux neurones jusqu’à au moins 97 ans…

Chez les patients atteints d’Alzheimer la neurogenèse chute spectaculairement, et ce dès les premiers stades de la maladie.

L’effondrement du renouvellement des neurones dans l’hippocampe pourrait même être l’un des tout premiers signes de l’apparition de la maladie d’Alzheimer.

Hélas, il ne s’agit pas d’un processus que l’on peut facilement détecter lors d’un examen de routine.

Il est donc quasi impossible, pour le moment, de s’en servir pour diagnostiquer la maladie.

En revanche, nous avons les moyens de favoriser cette neurogenèse. Et donc, partant, d’éloigner le spectre de la maladie.

C’est, du moins, ce que suggère une autre passionnante étude.

Le goût de l’exploration

L’écrasante majorité des expériences effectuées depuis des décennies, pour comprendre le fonctionnement de l’hippocampe, ont été menées sur des rongeurs.

Il est beaucoup plus facile, pour des raisons que je ne développerai pas ici, d’étudier le cerveau de souris et de rats, que le cerveau humain…

C’est donc sur des souris que l’expérience suivante[4] a été menée.

Des souris génétiquement identiques ont été divisées en trois groupes :

  • dans le premier groupe – le groupe « contrôle » – les souris restaient dans un environnement restreint et familier ;
  • dans le deuxième groupe, les souris restaient dans un espace du même type, mais avec une différence : elles disposaient d’une roue pour faire de l’exercice ;
  • dans le troisième groupe, les souris étaient placées dans un nouvel environnement, beaucoup plus grand, disposant de plein de recoins qu’elles pouvaient explorer à leur aise… mais sans roue d’exercice.

Ce qu’a montré cette étude, c’est que les souris du troisième groupe, celles qui avaient pu explorer un nouveau territoire, faire de nouvelles expériences, avaient produit beaucoup plus de nouveaux neurones que celles des deux premiers groupes.

Autrement dit : les souris curieuses et exploratrices jouissaient d’une neurogenèse bien plus dynamique que celles qui étaient restées sédentaires (premier groupe) ou qui pouvaient se livrer à un exercice physique stérile (deuxième groupe).

Les souris du troisième groupe n’ont pas réagi de la même façon à leur nouveau « terrain de jeu ».

Car les souris, comme les humains, ont leur personnalité !

Les unes ont tout exploré, sans relâche. Les autres ont « sélectionné » les recoins à explorer.

Certaines, même, n’avaient presque rien exploré et s’étaient cantonnées à un petit espace de confort qu’elles s’étaient choisi.

Dans ce troisième groupe, c’était le cerveau des souris les plus curieuses qui donnait la neurogenèse la plus dynamique.

À tel point que cette neurogenèse était significativement plus importante chez les « vieilles » souris exploratrices que chez les « jeunes » souris sédentaires.

L’instinct de survie

Je trouve ces résultats passionnants.

Ils suggèrent que, quel que soit notre âge, c’est bel et bien notre envie d’aller de l’avant, d’explorer, même physiquement, de nouveaux horizons, qui nous permet de garder un cerveau jeune.

À mes yeux, la similitude entre les souris et les humains sur ce chapitre ne fait pas l’ombre d’un doute.

Notre espèce a, durant l’immense majorité de son histoire, dû explorer de nouveaux territoires et s’y adapter pour survivre.

Les chasseurs-cueilleurs se déplaçaient sans cesse afin de trouver de nouvelles sources de nourriture.

C’était l’occasion de découvertes incessantes :

  • découverte de nouveaux paysages ;
  • découverte de nouveaux animaux ;
  • découverte de nouvelles plantes ;
  • découverte d’autres hommes aussi, parfois.

Ces changements sont autant de stimulations poussant notre cerveau, et en particulier notre hippocampe, à travailler pour intégrer ces nouvelles informations, ces nouveaux visages, ces nouveaux itinéraires…

Mais aujourd’hui ?

Hormis quelques tribus nomades en Afrique ou en Asie, la population du monde vit de façon sédentaire.

Le fait d’avoir sa résidence quelque part n’est évidemment pas un problème et apporte plein d’avantages.

Mais il invite à rester dans ce que j’appelais plus haut sa « zone de confort ».

L’exploration est devenue l’exception.

Le voyage, mais pas seulement

J’ai passé pour ma part mon enfance à rêver de voyages.

Avec mes parents, nous partions parfois en vacances, mais nous ne sommes jamais allés plus loin que les pays immédiatement frontaliers : la Belgique (plusieurs fois) et la Suisse (une fois).

Je ne leur en fais pas le reproche.

Mais j’aspirais à plus d’exotisme. Les romans et les bandes dessinées que je lisais, les films que je regardais, me donnaient envie d’horizons plus lointains.

À l’âge de 19 ans, avec mon tout premier salaire, je suis parti pour une destination qui à l’époque me paraissait très lointaine : la Roumanie. J’ai passé un mois à Bucarest, au sein d’une ONG, à travailler dans un orphelinat.

Puis, au cours des dix années qui ont suivi, je n’ai pas perdu une occasion de partir, de plus en plus loin.

Je garde des souvenirs éblouis de ma première rencontre avec l’Himalaya, au Ladakh à l’âge de vingt ans ; puis de la lumière des paysages déchiquetés de la Patagonie ; des éblouissantes mangroves du large de Bahia, au Brésil…

Un beau jour, j’ai commencé à écrire des guides de voyage.

Ce que je préférais, c’étaient les guides entièrement consacrés à une ville. J’ai ainsi exploré durant plusieurs semaines Amsterdam, Vienne, Londres.

Je débarquais dans ces villes que je connaissais très peu voire pas du tout : j’en repartais non pas tant en les connaissant comme ma poche, mais en en étant familier.

J’y avais trouvé et fréquenté mes cafés préférés, connu des « chocs » gastronomiques, fait la rencontre de personnes inspirantes, été ému face à des œuvres d’art inattendues.

Et c’est vrai, lors de chacune de ces explorations pour lesquelles j’avais été missionné, j’éprouvais non seulement une stimulation intellectuelle…

…mais aussi une sollicitation voluptueuse de tous mes sens !

Avec le recul, je me dis que peut-être, durant ces périodes, ma neurogenèse a dû être particulièrement importante ! 

À présent, je ne voyage plus autant. J’ai trois beaux enfants qui m’occupent et l’activité de rédiger des lettres dans le domaine de la santé m’a quelque peu « sédentarisé ».

Mais je vais vous dire : ça ne change rien.

Pas besoin de partir loin pour explorer

Je pense qu’une autre chose entretient cette jeunesse : c’est la curiosité, c’est cette envie d’exploration.

Pas besoin de partir « forcément » à l’autre bout du monde pour l’éprouver, l’aventure commence au coin de la rue, comme on dit.

Pour ma part j’essaie de faire vivre au jour le jour ce désir d’exploration.

Il me suffit de prendre un bus dans lequel je n’étais jamais monté, de descendre à un arrêt que je ne connaissais pas, ou d’aller jusqu’au bout de la ligne, pour assouvir ma curiosité.

Je découvre alors un nouveau parc, un nouveau restaurant, une nouvelle bouquinerie.

Je reviens chez moi, ou à mon bureau, l’esprit rafraîchi, étonné.

Je vois tout ce qui m’entoure sous un nouvel angle.

Un léger, subtil, mais nouvel angle.

C’est cela, mon conseil pour vos prochaines années, mes chers amis : étendez votre terrain de jeu, près de chez vous. Aller en Australie n’est à la portée ni de la bourse, ni de la santé de tout le monde. À l’inverse, ce quartier à l’autre bout de votre ville ou de votre village où vous n’avez presque jamais mis les pieds, c’est la porte à côté.

Ce sera peut-être le moyen le plus simple, et le plus efficace, de vous faire de nouveaux amis, de nouvelles habitudes… et de nouveaux neurones.

Bonne année 2020, bonnes années 2020 à vous !

Rodolphe Bacquet

Post-scriptum : un ami à qui je faisais lire cette lettre avant de vous l’envoyer m’a fait remarquer que ce que je vous écrivais au sujet du voyage et de la santé du cerveau, Serge Reggiani l’avait chanté au sujet du voyage et de l’amour… C’est la chanson « Venise n’est pas en Italie »[5], dont voici les paroles :

« T’as pas de quoi prendre un avion, ni même un train

Tu pourrais pas lui offrir un aller Melun

Mais tu l’emmènes puisque tu l’aimes

Sur des océans dont les marins n’ont jamais jamais vu la fin

Tu as le ciel que tes carreaux t’ont dessiné

Et le soleil sur une toile de ciné

Mais tu t’en fiches, mais tu es riche

Tu l’es puisque vous vous aimez

Venise n’est pas en Italie

Venise, c’est chez n’importe qui

Fais-lui l’amour dans un grenier

Et foutez-vous des gondoliers

Venise n’est pas là où tu crois

Venise aujourd’hui c’est chez toi

C’est où tu vas, c’est où tu veux

C’est l’endroit où tu es heureux

Vous n’êtes plus dans cette chambre un peu banale

Ce soir vous avez rendez-vous sur le canal

Feux d’artifices, la barque glisse

Vous allez tout voir, tout découvrir

Y compris le pont des Soupirs

Ca durera un an ou une éternité

Le temps qu’un Dieu vienne vous dire « assez chanté »

Quelle importance, c’est les vacances

Tout ça parce que vous vous aimez

Venise n’est pas en Italie

Venise, c’est chez n’importe qui

Fais-lui l’amour dans un grenier

Et foutez-vous des gondoliers

Venise n’est pas là où tu crois

Venise aujourd’hui c’est chez toi

C’est où tu vas, c’est où tu veux

C’est l’endroit où tu es heureux

Venise n’est pas en Italie

Venise, c’est chez n’importe qui

C’est n’importe où, c’est important

Mais ce n’est pas n’importe quand

Venise c’est quand tu vois du ciel

Couler sous des ponts mirabelle

C’est l’envers des matins pluvieux

C’est l’endroit où tu es heureux »

Pour écouter Serge Reggiani la chanter, c’est ici : https://www.youtube.com/watch?v=lHp-uKkwtzY


Paroliers : Christian PIGET / Claude LEMESLE

Paroles de Venise n’est pas en Italie © Music 18–



[1]
 Spalding (K. L.) et al., « Dynamics of hippocampal neurogenesis in adult humans », Cell, 6 juin 2013, vol. 153, no 6, pp. 1219-1227, consulté en décembre 2019, disponible sur https://doi.org/10.1016/j.cell.2013.05.002

[2] Moreno-Jiménez (E. P.) et al., « Adult hippocampal neurogenesis is abundant in neurologically healthy subjects and drops sharply in patients with Alzheimer’s disease », Nature medicine, 2019, vol. 25, pp. 554-560, consulté en décembre 2019, disponible sur https://www.nature.com/articles/s41591-019-0375-9

[3] Ibid.

[4] Garthe (A.), Roeder (I.) et Kempermann (G.), « Mice in an enriched environment learn more flexibly because of adult hippocampal neurogenesis », Hippocampus, 2016, vol. 26, no 2, pp. 261-71, consulté en décembre 2019, disponible sur https://doi.org/10.1002/hipo.22520

[5] Reggiani (S.), « Venise n’est pas en Italie », disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=lHp-uKkwtzY