Chers amis,
Il y a quelques jours, une vieille dame est montée dans le bus et, me voyant lire, s’est exclamée : « Oh ! Quelqu’un avec un livre ! Ça devient rare ! »
Je lui ai adressé un sourire puis, par réflexe, ai regardé autour de moi : nous étions en effet entourés exclusivement de gens la tête penchée sur un écran lumineux.
Tous, sans exception, sans distinction d’âge.
Il y avait même un bambin dans une poussette auquel sa mère, elle-même sur son téléphone (combien en avait-elle ?), avait confié un appareil diffusant des vidéos.
Ce tableau est devenu d’une banalité totale et, je dois dire, un peu inquiétante.
Je vous ai déjà à plusieurs reprises parlé de ces deux phénomènes concomitants : la baisse vertigineuse de la lecture, et l’omniprésence des smartphones.
« Mais Rodolphe, vous n’en savez rien, peut-être tous ces gens sur leur téléphone lisent-ils ! »
Il suffit, là encore, de monter dans un bus, un train ou un métro, pour constater que la plupart scrollent, c’est-à-dire font défiler, dans un mouvement réflexe relevant à la fois de la surconsommation, de la fascination et de la léthargie, de courtes vidéos à la chaîne.
Ne nous leurrons pas : cette emprise, savamment entretenue par les réseaux sociaux, est en prise direct avec la chute vertigineuse des habitudes de lecture, en particulier chez les plus jeunes, qui n’ont pas la maturité cérébrale nécessaire pour s’en abstraire.
Tous ces contenus ne sont pas inintéressants, loin de là ; certains sont même passionnants, d’autres divertissants, les derniers franchement crétins ; mais comme pour toute chose, c’est la dose qui fait le poison.
La fuite des cerveaux
Or il n’y a pas que chez les plus jeunes que cette utilisation compulsive de smartphones fait des ravages neuronaux : aujourd’hui la capacité d’attention et de concentration des adultes et même des seniors est en chute libre.
En 2017 – il y a presque dix ans !! – des chercheurs américains concluaient déjà que la seule présence du smartphone à proximité (sur la table) réduisait la mémoire de travail disponible et la capacité cognitive, même si on ne l’utilisait pas activement[1] :
« Les résultats de deux expériences indiquent que même lorsque les individus parviennent à maintenir leur attention – par exemple en résistant à la tentation de consulter leur téléphone – la simple présence de ces appareils réduit leur capacité cognitive disponible. De plus, ces coûts cognitifs sont les plus élevés chez les personnes les plus dépendantes de leur smartphone. »
Que diraient ces mêmes chercheurs, aujourd’hui, en voyant des légions de téléspectateurs en train de regarder Netflix tout en consultant leur smartphone !?…
Des études ultérieures confirment que, même éteint, un mobile mobilise les ressources cérébrales des participants : ils sont plus lents et plus… limités cognitivement[2].
Parmi les études les plus récentes, l’une, de 2024, corrèle la forte tendance à consommer des vidéos courtes sur smartphone à une diminution du contrôle exécutif et de l’auto-contrôle, ce qui affecte indirectement l’attention et la concentration[3].
Une ribambelle d’autres études confirme cette association délétère entre utilisation du smartphone et, pour le dire clairement, progression de la bêtise.
La bonne nouvelle, c’est qu’il suffirait de deux semaines de coupure complète pour « récupérer » un cerveau à peu près en état de marche, d’après une étude publiée l’an passé[4].
Et plus exactement pour « gagner des points » en termes de santé mentale, de bien-être subjectif et de capacité d’attention.
D’où les digital detox un temps à la mode.
Pourtant, sans remiser votre smartphone au placard, il y a une solution simple pour non seulement récupérer des capacités cognitives, c’est-à-dire améliorer votre mémoire, vous protéger du déclin cognitif et de la démence, mais même rallonger votre espérance de vie.
Et cette solution, c’est, tout simplement… la lecture !
Et pas la lecture de journaux ou de magazines, non : la lecture de livres.
La vie au chapitre
Ce lien entre lecture et espérance de vie, qui vous paraîtra peut-être surprenant ou exagéré, a pourtant été formellement établi par l’Université de Yale il y a dix ans au terme d’une étude impliquant 3635 adultes de 50 ans et plus suivis durant 12 ans.
Les chercheurs ont constaté que les personnes qui lisaient régulièrement vivaient en moyenne 23 mois de plus que celles qui ne lisaient pas du tout, même après avoir pris en compte des facteurs tels que le niveau d’éducation, le revenu, l’état de santé initial, la dépression et les capacités cognitives.
« Comparés aux non-lecteurs, les lecteurs de livres bénéficiaient d’un avantage de survie de 23 mois au point de survie de 80 % dans le modèle non ajusté. Cet avantage de survie persistait après ajustement pour toutes les covariables (HR = 0,80, p < 0,01), indiquant que les lecteurs de livres bénéficiaient d’une réduction de 20 % du risque de mortalité sur les 12 années de suivi par rapport aux non-lecteurs[5]. »
Autrement dit, c’est la lecture en elle-même qui était associée à une plus grande longévité, et pas seulement les avantages souvent liés au fait d’être un lecteur.
Comment expliquer l’effet « prolongation de la vie » de la lecture de livres ?
Plusieurs théories tiennent la corde : on évoque souvent la réduction du stress que la lecture procure, mais aussi l’enrichissement de « vies par procuration » que les romans, notamment, offrent.
Une autre théorie est à mes yeux particulièrement intéressante au vu de la tournure « aliénante » que prend aujourd’hui l’utilisation des smartphones : c’est précisément la concentration qu’exige, et entraîne, la lecture.
Face à un livre, vous ne pouvez pas scroller ; vous pouvez tourner les pages à un rythme compulsif si vous y tenez, mais vous ne comprendrez rien.
La lecture vous plonge, en réalité, dans un état ressortissant de la contemplation et de la méditation… autrement dit très précisément l’inverse de la surexcitation dopaminergique qu’entretient le smartphone.
Ainsi, une étude marquante menée sur 14 ans et publiée en 2020 a révélé que les adultes qui lisaient régulièrement connaissaient un déclin cognitif nettement plus lent que ceux qui ne le faisaient pas : la pratique de la lecture est inversement corrélée au risque de démence[6].
Une autre étude importante, de 2020 également, a montré que la lecture et l’écriture tout au long de la vie étaient associées à un déclin de la mémoire plus lent, même chez les personnes dont le cerveau présentait des signes de la maladie d’Alzheimer[7].
La lecture n’empêche pas en soi le développement biologique d’une neurodégénérescence, mais en activant simultanément plusieurs réseaux cérébraux – le langage, l’attention, la mémoire et l’imagination – elle maintient à leurs plus hauts niveaux vos capacités cognitives[8].
L’invitation à la lecture
Ma compagne me fait souvent la remarque qu’à mon chevet se trouve un « jeté de livres ».
Le bureau sur lequel je vous écris cette lettre est, lui-même, habité par trois piles de livres, et il y en a quinze à vingt fois plus dans mon dos, qui débordent des étagères et des caisses à vin où je les range.
Cela paraît souvent excessif à ceux qui me côtoient, et je comprends leur point de vue, mais cet amas de livres est dynamique, car j’y pioche en permanence, que ce soit pour mon travail, mon édification personnelle ou simplement mon plaisir.
J’ai en effet en permanence plusieurs livres entamés, simultanément :
il y a les livres que je lis le jour au bureau (ces jours-ci : le livre de Fabien Moine sur l’alimentation des grands singes, dont je vous reparlerai prochainement, et celui de Gorges Vigarello sur l’Histoire de la fatigue) ;
les polars que je lis dans le bus (ces derniers temps : Simenon, Jean-Claude Izzo, et Dashiel Hammett ; j’ai, hélas !, lu tous les Raymond Chandler) ;
les récits de voyage dans lesquels je me plonge le week-end (j’ai récemment découvert un « grand voyageur » ferroviaire, l’Américain Paul Theroux, et repris L’Usage du monde, de Nicolas Bouvier, vingt ans après ma première lecture de ce grand classique) ;
les bandes dessinées, en guise de pur divertissement (je relis souvent les mêmes : ces temps-ci, le Peter Pan de Loisel et les œuvres de Jean-Claude Forest, dont je ne me lasse pas, en particulier La Jonque fantôme vue de l’orchestre) ;
et, évidemment, les livres que je lis le soir avant de dormir (en ce moment : L’Automne à Pékin de Boris Vian, La Femme de sable de Kobo Abe, et un fabuleux recueil de nouvelles de Silvina Ocampo)…
… et je ne vous parle même pas des livres que j’aime plus particulièrement lire quand je pars en voyage ou que je prends simplement le train !
Bref, si cette dame âgée m’a fait cette remarque l’autre jour en montant dans le bus, c’est, je crois, parce qu’elle-même fait probablement partie des heureuses lectrices dont la vie se prolonge car il lui reste des livres à lire.
Et vous, que lisez-vous ? Parlez-m’en en commentaire !
Bon dimanche, et portez-vous bien !
Rodolphe
[1] https://www.journals.uchicago.edu/doi/full/10.1086/691462 – Adrian F. Ward, Kristen Duke et al, « Brain Drain: the Mere Presence of One’s Own Smartphone Reduces Available Cognitive Capacity », in Journal of the Association for Consumer Research, vol. 2, n°2, avril 2017
[2] https://www.nature.com/articles/s41598-023-36256-4 – Jeanette Skowronek, Adreas Seifert & Sven Lindberg, « The mere presence of a smartphone reduces basal attentional performance », in Scientific Reports, 8 juin 2023
[3] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11236742 – Tingting Yan, Conghui Su et al, « Mobile phone short video use negatively impacts attention functions : an EEG study », in Frontiers in Human Neuroscience, 27 juin 2024
[4] https://academic.oup.com/pnasnexus/article/4/2/pgaf017/8016017?login=false – Noah Castelo, et al, « Blocking mobile internet on smartphones improves sustained attention, mental health and subjective well-being », in PNAS Nexus, vol. 4, Issue 2, février 2025
[5] https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0277953616303689 – Avni Bavishi, Martin D Slade, Becca R Lecy, « A chapter a day : Association of book reading with longevity », in Social Science & Medicine, vol. 164, septembre 2016
[6] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC8482376/ – Yu-Hung Chang, J-Chien Wu, Chao Hsiung, « Reading activity prevents long-term decline in cognitive function in older people: evidence from a 14-year longitudinal study », in International Psychogeriatry, 5 juin 2020
[7] https://jamanetwork.com/journals/jamaneurology/fullarticle/2767582 – Shahram Oveisgharan et al, « Association of Early-Life Cognitive Enrichment with Alzheimer Disease Pathological Changes and Cognitive Decline », in JAMA Neurology, vol 77 n°10, 29 juin 2020
[8] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3868356/
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Bonjour Rodolphe,
« Et vous que lisez-vous ? »
Voilà encore une bonne occasion de vous faire part de mon propre vécu sur la lecture et même l’écriture, car on ne se doute pas à quel point les deux sont liées.
Lorsque j’étais adolescent, jusqu’à jeune adulte et jeune papa, je n’aimais pas lire, et par retombée c’était une catastrophe à l’école au niveau des dictées.
Mon « domaine » de « lecture » c’était les bandes dessinées ; ça commençait par les images et s’étendait jusqu’aux bulles (en y repensant cela me fait sourire car la lecture « en image », c’était déjà quelque chose de symptomatique que j’ignorais).
Et puis un jour, on m’a offert « un livre » ; c’était une bible.
Jusque là je n’avais pas du tout été attiré par une telle lecture, et mon rapport à Dieu était de la colère, si effectivement il existait.
J’avais pourtant bien eu une éducation Catholique romaine, avec tous ses « examens » de passage. Ça a commencé par le baptême, pour lequel on ne m’avait pas demandé mon avis vu que j’étais bébé (façon d’agir étrange en tant que choix qui devrait être personnel), et donc on m’a « collé l’étiquette » à la naissance.
Puis en grandissant il y eu les autres « examens », et avec le recul, ce que je trouve étonnant et incohérent, c’est que je n’avais jamais lu la bible, et on ne me l’avait jamais lu, ni incité ou invité à la lire.
J’avais entendu des « choses » dans diverses occasions religieuses, dont le « fameux » catéchisme, mais pour moi tout cela était resté « lettre » morte, sans effets ni aucune autorité ou valeur, pas l’ombre d’une petite pousse de vie, un désert.
Avec le temps il ne me restait que d’infimes bribes de ce que j’avais entendu, mais rien qui puisse me faire voir la vie autrement que ce que je connaissais de la mienne ou à partir de la mienne. Non, rien de ce que j’avais entendu ne m’avait fait voir le « Ciel », le monde, les gens, ma propre famille et moi-même, autrement que ce que je connaissais.
Et à l’âge de 22 ans environ, on m’a donc offert une bible, en me conseillant de commencer par lire ce qui est appelé « les évangiles ».
J’avoue que ce cadeau avait beaucoup éveillé ma curiosité, et moi qui n’aimais pas du tout lire, j’éprouvais une attirance irrésistible à lire ce livre aux pages conseillées. Ça me dépassait complètement.
En lisant, il m’était découvert un « royaume » que je ne connaissais pas, une Personne que je ne connaissais pas, bien que j’en avais entendu parler, et de découvrir une vie que je ne connaissais pas …
Quelque temps plus tard, ce qui m’a encore plus surpris, c’est de me rendre compte que ma lecture n’était pas une lecture de quelque chose de passé, mais je me retrouvais littéralement dans le temps où ces choses se passaient, comme si j’y étais, jusqu’à en perdre même la notion du temps présent. Plus tard, en lisant je ne sais plus quel article sur l’hypnose, je me suis rendu compte qu’il y avait dans cette manière de lire un « genre » d’hypnose. J’avais toujours craint l’hypnose car elle était présentée par une perte de toute maîtrise de soi et une perte de conscience du réel ; et dans cet article il était expliqué qu’il y a plusieurs états d’hypnose, comme par exemple le fait d’être tellement absorbé par un film que nous ne faisons plus attention à ce qui nous entoure.
Donc mon « hypnose » à moi (sourire) faisait qu’en lisant j’étais introduit dans ce que je lisais, au point de « voir » ce qui se passait (mais pas forcement écrit) et « d’entendre » ce qui se disait et surtout, surtout, de comprendre tout cela ; c’était comme un film dans lequel j’étais ; ça m’a rappelé pourquoi j’aimais tant la bande dessinée ; pour moi c’était concret.
Ce que je lisais n’était plus la « lettre morte » dont je parlais au début, avec des lettres et des mots écrits sur du papier avec de l’encre, mais c’était vivant, et la vie parcourait ces lettres et ces mots que je lisais…
C’est dans ces circonstances que j’ai « entendu et vu » une Vie et un Amour que je ne connaissais pas, mais dont j’avais pourtant bénéficié. J’avais été aimé à un point inimaginable et je ne le savais pas…
—-
Finalement, je me suis rendu compte que pour lire, et aimer lire, tout dépendait du sujet ou de l’objet de notre lecture, de l’intérêt que pouvait susciter la perspective de telle ou telle lecture.
En fait, on ne peut pas lire ce que l’on aime pas, ce qui ne nous attire pas ; c’est fastidieux et on comprend mal ce qu’on lit ou très peu, voire rien ; pour lire il me semble qu’il faut que vienne l’amour de ce que nous allons lire ou de ce que nous voulons lire, ou au minimum un intérêt personnel.
C’est là toute l’importance, et même l’art, de ce que fera l’auteur d’un livre, le « goût » ou « l’odeur » qu’il fera passer, soit au travers de sa renommé, ou au travers du titre, ou de la préface, ou du résumé, ou encore de celui qui a déjà lu le livre et qui témoigne de son contenu.
Par exemple pour moi je trouve que c’est tout un « art » de découvrir un titre capable de contenir toute une histoire.
J’ai remarqué aussi que la lecture papier n’était pas du tout la même que sur écran.
En tout cas merci pour la pertinence de votre article et l’opportunité de pouvoir répondre.
Patrick L
Personnellement, je n’éprouve aucun plaisir à lire sur un écran, lequel m’arrache les yeux, en plus du désagrément pour mon cerveau de voir défiler des lignes sur un fond brillant.
Je lis exclusivement des livres papier avec le plaisir de tourner les pages et de profiter de la senteur particulière qu’elles dégagent.
Bonjour, déjà j’ai lu votre lettre ;)
À part ça j’ai toujours aimé lire. Beaucoup de livres à la maison . Je suis inscrite dans une bibliothèque. Je lis un livre papier le jour ainsi que des revues et sur ma liseuse lors de mes insomnies nocturnes .