Chers amis,

Il ne se passe désormais plus une semaine sans que l’on décrète, à la météo, une « vigilance » orange ou rouge liée à un évènement climatique quelconque :

« X départements en vigilance orange fortes pluies »

« De nouveaux X départements en vigilance orange neige/verglas »

« Encore X département en vigilance rouge vents violents. »

Il en existe également pour les avalanches, les orages, les canicules et les vagues de froid[1].

Je m’étonne presque qu’il n’en existe pas encore pour les brouillards, les pluies de grenouilles ou les chutes d’astéroïdes.

Cette façon d’alerter la population sur le climat n’est pas nouvelle… Mais elle n’est pas très ancienne non plus.

Ce système d’alertes de vigilance météo a été établi en France en 2001, dans le sillage de la tempête de fin décembre 1999, et élargi aux fortes chaleurs en 2004, suite à la canicule de 2003.

Bon, OK, et après ?

Eh bien, à partir du moment où on installe une alarme chez soi, on la met en marche dès qu’on quitte le domicile.

Météo France fait pareil en « mettant à jour » ses alertes deux fois par jour.

Or cela a complètement modifié notre rapport mental et psychique non seulement aux conditions météo, mais également à la santé et au monde extérieur en général.

Il n’y a pas si longtemps, les gens de nos campagnes, à défaut de l’homme de la rue, pouvaient « sentir » si le temps allait tourner : si une grosse averse se préparait, quand le beau temps allait revenir, etc.

Le paysan comptait, pour ses prévisions météo (qu’il n’appelait pas comme ça), sur son bon sens, l’observation du ciel et de son baromètre, le comportement de ses bêtes.

Tout ça n’était pas scientifique pour deux sous, mais empirique.

Les paysans étant en voie sinon de disparition, du moins d’automatisation, on s’en remet désormais aux images satellite et aux modèles prédictifs.

L’un n’empêche pas l’autre, notez.

Mais pour la population urbaine, aujourd’hui largement majoritaire dans nos pays, « la pluie et le beau temps » se fait avant tout sur smartphone, à coup d’« alertes ».

Même les gérants de grosses exploitations agricoles ont le réflexe de dégainer leur portable pour voir le temps qu’il va faire. Ceintures et bretelles, peut-être.

Dès qu’une condition météorologique jugée « exceptionnelle » – entendez par là s’écartant plus ou moins fortement des moyennes considérées comme normales – est prévisionnée, la carte de la France se pare, sur les écrans, de vert, jaune, orange, rouge. Gare à vous si vous êtes en orange ou en rouge !

Même les présentateurs météo de mon enfance, quand ils annonçaient de fortes pluies ou de fortes chaleurs, ne prenaient pas ce ton alarmiste ; et nous autres, ma foi, citoyens lambda, nous faisions avec.

S’il pleuvait fort, on parlait de drache et on prenait un parapluie ; s’il faisait trop chaud, on restait à l’ombre et on prenait un Perrier citron.

Désormais la moindre « vigilance » météo est capable de dérégler toute la vie de la société, comme si on avait oublié que la vie… consiste précisément à s’adapter et à faire face, et non à se réfugier dans son terrier comme un lapin apeuré dès que le moindre « évènement » est signalé !

Nous en sommes arrivés à ce niveau d’absurdité qu’on reporte même des rentrées scolaires s’il pleut plus fort que la « normale » ! Rappelez-vous celle de septembre dernier[2] :

Ces alertes, au départ, avaient, et ont encore – dans l’esprit – une réelle mission de prévention du danger.

C’est leur multiplication à outrance qui est contre-productive ; c’est ainsi qu’un système d’alerte se galvaude : à force d’être constamment actionné, le sentiment d’urgence réelle s’estompe. A force de trop crier au loup.

J’ai fait un voyage à Hong Kong, au printemps, il y a deux ans, et j’ai assisté à une « alerte orange typhon » : je peux vous assurer que le danger était plus tangible que la vigilance orange verglas claironnée partout dès qu’il fait – 2 la nuit en France !

Mais il y a un autre effet pervers à cette « culture de l’alerte » qui se développe depuis vingt ou trente ans sous nos latitudes, et qui ne concerne pas que la météo.

Le code couleur utilisé par Météo France ne vient pas de nulle part, et il est décliné dans bien d’autres usages ; à première vue, rien de plus anodin : il s’agit du « code » même des feux tricolores qui jalonnent chacun de nos carrefours en ville.

Mais on ne parle pas là de signalisation routière : on parle de codification du danger.

Et cette codification porte un nom ; c’est l’escalade chromatique, telle qu’elle a été conçue par Jeff Cooper, un ancien officier des Marines américains et instructeur de tir[3].

Jeff Cooper avait conçu ce code non pas pour la société tout entière, mais pour l’individu armé, responsable de sa propre sécurité, dans des situations potentiellement dangereuses mais ponctuelles.

Voici ce code :

Le blanc, d’abord : état de détente totale. Aucune menace identifiée. L’esprit est libre, disponible, curieux.

Le jaune : vigilance détendue. On est attentif à son environnement, sans peur, sans tension excessive.

L’orange : alerte ciblée. Un danger potentiel est identifié, sans certitude. On se prépare à agir.

Le rouge : danger avéré. Il faut agir immédiatement pour se protéger.

Ce code est intelligent parce qu’il est gradué, réversible, et surtout temporaire.

On passe du jaune à l’orange parce qu’un élément précis le justifie.

On redescend ensuite au jaune, puis au blanc (devenu le vert chez Météo France), une fois écarté tout danger potentiel ou avéré.

Mais transposé à l’échelle d’une population entière, et appliqué en continu à tout et n’importe quoi, ce code devient toxique.

Car dans les stades orange et rouge, vous ne réfléchissez plus : vous actionnez le mode « survie », celui ancré au plus profond de votre cerveau reptilien.

Et dans ce mode « survie », selon votre état de stress ou de lucidité, vous agissez par réflexe :

  • Vous fuyez
  • Vous attaquez…
  • … ou vous obéissez !

L’action n’est plus réfléchie.

Or ce qu’implique la multiplication de ces « alertes », pour un cerveau humain normal, c’est de rester en permanence en jaune-orangé, voire en rouge psychologique latent.

Au cours de ce premier quart du XXIème siècle, les objets de vigilance n’ont cessé de se multiplier :

  • Vigilance météo ;
  • Vigilance terroriste ;
  • Vigilance sanitaire ;
  • Vigilance climatique (ou climatologique) ;
  • Vigilance informationnelle ;
  • Vigilance énergétique ;
  • Vigilance « menace de guerre » même, depuis quelques mois…

Les raisons d’être plus vigilant qu’il y a trente ans sont-elles fondées ?

Je ne crois pas.

Le monde est-il plus dangereux qu’il y a 50 ou 80 ans ?

Non, c’est même l’inverse. On peut en débattre, bien entendu ; mais il y a 80 ans on sortait d’une guerre mondiale où les atrocités commises par des humains sur d’autres humains avaient atteint le stade industriel de l’atrocité, l’Europe était en ruines, la population comptait ses morts et entrait dans l’ère nucléaire…

… Et nos parents et grands-parents n’étaient pas en permanence exposés à des « alertes vigilance » au sujet de la météo, ni même d’une menace atomique (pourtant plus tangible) !

Aujourd’hui, si.

La vérité est qu’un cerveau humain n’est pas fait pour vivre durablement dans cet état de stress latent et de vigilance permanente.

Un cerveau constamment en alerte est, je le disais, un cerveau qui ne réfléchit plus, mais qui réagit : il privilégie les réflexes courts, les émotions primaires, la peur, la soumission aux consignes.

Il cherche la sécurité immédiate, pas la compréhension ou la réflexion.

Personne ne peut, à terme, vivre ainsi.

On observe, alors, un autre glissement à l’échelle de la population ; un glissement qui ressortit à la fois du conditionnement et d’une stratégie de survie inconsciente.

Ce glissement est le suivant.

À force de tout signaler, de tout baliser, de tout colorer, nous avons fini par déléguer entièrement notre perception du danger au système d’alerte lui-même.

Ce n’est plus la réalité qui fait danger : c’est le signal.

S’il y a une alerte, alors il y a danger.

S’il n’y a pas d’alerte, alors, par définition… il n’y a pas de danger !

Et c’est là que le piège se referme, car dans ce schéma mental, tout danger réel qui ne fait pas l’objet d’une alerte officielle devient invisible, inaudible, inconcevable.

Il n’est plus perçu comme tel. Il est ignoré, minimisé, ou nié.

Je vous ai parlé de Crans-Montana dans ma lettre de mercredi dernier, et j’y repense aujourd’hui en vous écrivant.

Vous vous rappelez que l’on a retrouvé, dans des téléphones de victimes, des vidéos du début de l’incendie : plutôt que de fuir, ces personnes avaient filmé la progression des flammes.

Pourtant le feu était en train de prendre sous leurs yeux !

Mais il n’a pas déclenché d’alarme incendie[4].

Je vous fiche mon billet que si une alarme incendie avait retenti il y aurait eu moins de victimes : le réflexe conditionné face à une alarme incendie est désormais tellement bien ancré dans la population qu’il crée de vrais mouvements de foule.

Mais sans alarme, ces pauvres gens n’ont pas réalisé qu’ils étaient en danger de mort.

C’est l’effet pervers de cette recrudescence d’alarmes, d’alertes et de « vigilances » pour le moindre aspect de la vie : s’il n’y a pas de notification de danger, c’est qu’il n’y a pas de danger.

Comme pour la météo, on se fie plus à la technologie – qui par essence peut dérailler et tomber en panne ! – qu’à nos propres sens et/ou notre propre intuition.

C’est ainsi que de plus en plus de gens se mettent en danger sans le savoir, non par imprudence, mais par conditionnement.

Inversement, le moindre signal déclenche une réaction disproportionnée, indépendamment de la réalité du risque : le rouge fait peur, engendre de la panique, même quand le danger est faible ; le vert rassure, même quand la situation est instable.

Et les réglementations, les signalisations de dangers, ne cessent de se multiplier : plus il y en a, plus il y a de raisons d’avoir peur, d’être vigilant, et d’obéir en cas d’alerte… c’est merveilleux !

Cette « extension » de l’escalade chromatique au domaine de la santé pose particulièrement problème.

Il y a quinze jours, le ministère de la Santé belge a publié le communiqué suivant[5] :

Vous avez, ici, la panoplie complète des niveaux d’alerte contemporain : la gamme de couleurs progressive visant à générer un sentiment d’urgence (et donc de stress) assortie de « recommandations » autoritaires, autrement dit de réflexes conditionnés.

Voici en effet la presse belge, reprenant comme un seul homme le niveau d’alerte et diffusant littéralement les ordres, comme ici la RTBF[6] :

« Concrètement », oui, qu’est-ce que cela implique ?

La RTBF diffuse les ordres :

« Dans les transports en commun, lors de voyages internationaux, et lors d’événements à l’intérieur, il est recommandé à toute personne de plus de 18 ans de porter un masque et de maintenir une distanciation sociale. »

On se croirait revenu à la grande époque du Covid ! D’autant que cette recommandation est assortie d’une incitation au télétravail.

Le problème, c’est que ces mesures ont largement « prouvé » leur inefficacité déjà au moment du Covid.

Mieux encore, l’inutilité du port du masque dans la population générale en dehors des hôpitaux a été rigoureusement démontrée, que ce soit dans le cas du Covid[7] ou de la grippe[8].

Autrement dit : la batterie de recommandations adressées à la population générale à chaque étape de l’escalade chromatique en cas d’infection respiratoire repose sur… de simples croyances.

Une simple fiction, qui n’a de « scientifique » et « sanitaire » que l’apparence.

Et ce avant même le passage au « jaune » puisque l’on sait que la politique de vaccination saisonnière contre la grippe est une politique sinon semblable à un placebo, du moins sérieusement surestimée (je vous invite à lire le livre accablant, mais abondamment documenté, du Dr de Lorgeril sur ce sujet[9]).

En réalité, et c’est probablement ce qui est très gênant pour les autorités, on sait que les seuls remparts contre les formes graves d’infections respiratoires l’hiver sont une bonne hygiène de vie, une immunité naturelle suffisamment forte et notamment de bons niveaux de vitamine D et de zinc.

Mais ces « mesures » ne peuvent se décréter du jour au lendemain à coup d’annonces alarmistes : elles demandent une refonte en profondeur de notre système de santé ; bref elles demandent du temps, de l’honnêteté et de la pédagogie.

Et non une fuite en avant technocratique et protocolaire comme aujourd’hui en Europe.

Les autorités font beaucoup de bruit à l’approche de chaque danger réel ou exagéré, créent des protocoles, parce qu’il « faut » agir et réagir pour ne pas paraître dépassé par les évènements ; il s’agit de ne pas perdre la face et, ce faisant, on engendre une panoplie de réflexes le plus souvent vides de sens et d’efficacité.

C’est ainsi que nous fabriquons une société paradoxale : hyper-alertée, mais mal préparée ; surinformée, mais déconnectée du réel. Et de plus en plus inapte à réagir… en adulte autonome.

Et vous, comment voyez-vous cette « société de la vigilance » ? Je vous invite à me laisser votre opinion sur ce sujet en commentaire.

Portez-vous bien,

Rodolphe


[1] https://www.isere.gouv.fr/contenu/telechargement/4672/31274/file/rappels+4+niveaux+vigilance+meteo.pdf – « Rappel sur les 4 niveaux de la vigilance météo », site de l’Isère

[2] https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/08/31/la-rentree-scolaire-reportee-a-mardi-dans-les-bouches-du-rhone-en-raison-des-intemperies_6637897_3244.html – « La rentrée scolaire reportée à mardi dans les Bouches-du-Rhône et le Var en raison des intempéries », in Le Monde, 31 août 2025

[3] https://en.wikipedia.org/wiki/Jeff_Cooper – « Jeff Cooper » (fiche Wikipedia)

[4] https://www.tf1info.fr/international/controles-pas-effectues-pas-d-alarme-incendie-des-annonces-chocs-apres-le-drame-de-crans-montana-2416919.html – Aurélie Sarrot, « Contrôles pas effectués, pas d’alarme incendie… des annonces choc après le drame de Crans-Montana », in TF1 Info, 6 janvier 2026

[5] https://www.health.belgium.be/fr/actualites/2026-1-niveau-dalerte-infections-respiratoires-monte-code-orange – « Le niveau d’alerte pour les infections respiratoires monte en code orange », in Health Belgium, 15 janvier 2026

[6] https://www.rtbf.be/article/le-niveau-d-alerte-pour-les-infections-respiratoires-passe-en-code-orange-11662439 – « Code orange pour les infections respiratoires : le port du masque recommandé », in RTBF, 15 janvier 2026

[7] https://www.acpjournals.org/doi/10.7326/M20-6817 – Henning Bundgaard et al., « Effectiveness of Adding a Mask Recommendation to Other Public Health Measurers to Prevent SARS-CoV2 Infection in Danish Mask Wearers », in Annals of Internal Medicine vol.174, n°3, 18 novembre 2020

[8] https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371%2Fjournal.pone.0013998 – Laetitia Canini et al., « Surgical Mask to Prevent Influenza Transmission in Households : A Cluster Randomized Trial », in Plos One, 17 novembre 2010

[9] https://www.livres-medicaux.com/sante-tout-public/24318-les-vaccins-contre-la-grippe-illusions-et-desinformations.html?srsltid=AfmBOorstu51OO52HTqbusLhalNVSxQyvsqFPA0sg3FPdTlUXrUlYzNs – Michel de Lorgeril, Les Vaccins contre la grippe, Chariot d’or, 2020