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Alternatif Bien-Etre5 avril 20269 min137 vues
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Le grand concert amoureux

Rodolphe Bacquet 5 avril 2026

Chers amis,

Le mois d’avril marque le début de la saison des amours chez beaucoup d’animaux, parmi lesquels les grenouilles.

Et la saison des amours, chez les grenouilles, ça s’entend ; ça coasse à qui mieux-mieux, et jusqu’au bout de la nuit.

Jusqu’à en exaspérer certains !

Si je vous parle des amours de la grenouille en ce dimanche, ce n’est pas tant par passion pour l’histoire naturelle – même si, comme tout un chacun, il sommeille un petit Buffon en moi – mais pour partager avec vous un phénomène tristement révélateur.

Et qui, je crois, se retourne contre nous.

Grenouilles et « nuisances sonores »

En Europe, il n’y a que quatre espèces de batraciens dont le coassement est si puissant qu’il peut entrer dans la catégorie des « nuisances sonores » : ce sont les deux espèces de rainettes, le crapaud calamite et la grenouille verte.

Les trois premières sont rares et s’aventurent peu dans les biotopes urbains ; seule la grenouille verte s’y acclimate, colonisant les mares de nos jardins :

À partir d’avril, donc, les coassements que vous êtes susceptible d’entendre dans votre jardin ou votre voisinage sont a priori ceux de grenouilles vertes : plus elles – ou plutôt ils, car ce sont les mâles qui font leur cour – sont nombreux, plus ils coassent fort et longuement, car ils se stimulent réciproquement.

Ces concerts, aussi bien nocturnes que diurnes, durent jusqu’à la fin de la saison des amours (en juin) et tant que la température est suffisamment chaude.

Depuis quelques années, on lit çà et là que des habitants de certains villages font la guerre à la grenouille au printemps, pour « nuisance sonore ».

Les propriétaires de mares dans lesquelles des grenouilles ont élu domicile reçoivent la visite de la police, sollicitée par des voisins excédés par les coassements nocturnes.

Il y a dix ans, la cour d’appel de Bordeaux a même décrété que les coassements des grenouilles étaient du tapage nocturne et a condamné les propriétaires d’une mare où des batraciens s’épanchaient à la combler[1].

Je vous résume la jurisprudence : même si vous n’êtes pas responsable de l’arrivée de grenouilles dans votre mare, y laisser les batraciens coasser de 22 h à 7 h – heure fatale rentrant sous le coup de la loi sur le tapage nocturne – vous expose à une amende entre 68 et 450 euros et, donc, à devoir combler votre mare[2].

Y’a pas de coâ se fâcher

Je ne vais pas juger ces voisins portant plainte contre le coassement des grenouilles lors de la saison des amours.

Après tout, je n’y ai jamais été confronté de manière prolongée et continue.

Mais je m’interroge.

Sommes-nous si coupés de la nature que le chant des grenouilles nous est devenu plus intolérable que le bruit des voitures, des camions ou des avions ?

Voulons-nous vraiment d’un monde dans lequel le coassement des grenouilles nous fait porter plainte au printemps, le chant des cigales nous exaspère l’été, le brame du cerf nous fait fermer les vitres de notre auto en automne ?

Et dans lequel les nuisances sonores liées à l’activité humaine nous paraissent normales… en toute saison ?

Cet ahurissant retournement de la « normalité », où les sons mêmes des cycles du vivant sont devenus intolérables à un nombre croissant de nos contemporains, est d’autant plus dommageable que la famille des grenouilles, les amphibiens, n’est autre que la classe d’animaux la plus menacée au monde.

Car paradoxalement… la loi protège les grenouilles, qui jouent un rôle indispensable dans notre écosystème.

Elles contribuent fortement à la biodiversité : d’une part, elles limitent les populations d’insectes en s’en nourrissant, ce qui réduit les nuisances ; d’autre part, elles constituent une source de nourriture pour de nombreux prédateurs, tels que les oiseaux et les reptiles.

Leur présence est également un indicateur de la qualité de l’environnement, puisqu’elles sont très sensibles à la pollution. Pourtant, leurs habitats naturels sont de plus en plus menacés par les activités humaines.

Par conséquent, si avoir des grenouilles dans le voisinage peut faire du bruit la nuit, c’est aussi la promesse de beaucoup, beaucoup moins de piqûres de moustiques, dont elles régulent la population.

En cette période où le zyka et la dengue commencent à coloniser nos latitudes, je préfère entendre des grenouilles coasser la nuit que d’augmenter mon risque de me faire piquer par un moustique porteur de ces pathogènes !

Et si les sons de la nature, plutôt que de vous déranger, pouvaient en réalité vous aider ?

Et pourtant, ces sons que de plus en plus de nos contemporains associent à des nuisances sont, en réalité, des alliés précieux pour votre santé.

Car depuis une dizaine d’années, la science s’intéresse de près aux effets des sons naturels sur notre organisme, et les résultats sont loin d’être anecdotiques.

Plusieurs travaux montrent ainsi que l’écoute de sons de la nature – chants d’oiseaux, ruissellement de l’eau, bruissement du vent ou, oui, coassements d’amphibiens – a des effets mesurables sur notre physiologie.

Une étude publiée en 2021 dans PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences) a mis en évidence une diminution significative du stress et de la fréquence cardiaque chez les participants exposés à des paysages sonores naturels, par rapport à des environnements urbains bruyants[3].

Dans le même esprit, une étude publiée l’an passé a montré que ces sons favorisent la relaxation, améliorent l’humeur et renforcent même certaines fonctions cognitives, notamment l’attention et la mémoire de travail[4].

Un an plus tôt, en 2024, une méta-analyse livrait même une conclusion surprenante : être exposé aux bruits de la nature est plus efficace que le calme pour réduire le stress[5].

Les bruits de la nature sont meilleurs pour votre santé que le silence !

Beaucoup d’études précédentes étudiaient l’effet d’un environnement sonore naturel (mer, forêt, rivière) par rapport à l’effet d’un son urbain ou industriel.

Ce que nous apprend cette dernière étude, c’est que le bruit – et encore ce terme est-il péjoratif, je parlerai donc de sons, bien présents et bien audibles – ces sons, donc, sont plus efficaces que le silence et le calme pour activer des mécanismes physiologiques associés à la récupération, en réduisant l’activité du système sympathique (celui qui nous maintient en état d’alerte) au profit du système parasympathique, lié au repos et à la réparation de l’organisme.

D’autres travaux confirment cet impact sur la santé mentale. L’exposition régulière à des environnements sonores naturels est associée à une réduction de l’anxiété et des symptômes dépressifs, ainsi qu’à une meilleure perception du bien-être général[6].

Ces travaux corroborent d’autres travaux sur les bienfaits pour la santé globale des « bains de forêt » (Shinrin Yoku en bon japonais) ainsi que de l’écoute du chant des oiseaux, sujet dont je vous ai déjà entretenu.

Alors, la suprême ironie, c’est que beaucoup de ces études, pour étudier l’influence des bruits de la nature sur la santé humaine, recourent à des bruits enregistrés pour les tester en conditions de laboratoire.

(d’autres études, japonaises justement, ont, elles, été bel et bien menées en forêt, entre autres lieux naturels).

Autant dire que ces « bruits » que nous cherchons parfois à faire taire sont en réalité porteurs d’un équilibre dont nous avons profondément besoin, à tel point que nous en sommes réduits aujourd’hui à les convoquer artificiellement !

Dès lors, la question mérite d’être posée autrement : et si le problème n’était pas que les grenouilles fassent trop de bruit… mais que nous ayons désappris à les écouter, en ayant « organisé » le silence de la nature autour de nous ?

Car dans ce silence artificiel que beaucoup de nos contemporains cherchen à imposer, ce n’est pas seulement une gêne que nous faisons disparaître : c’est aussi un facteur de santé.

Le silence, dans la nature, c’est le vide, c’est la mort. En faisant taire grenouilles et oiseaux autour de nous, nous cultivons ce silence de mort et le remplaçons, même, par une « bande-son » qui, elle, nous maintient dans un niveau de stress latent permanent, élevé.

Et si vous êtes misophone, et/ou que le coassement des grenouilles vous dérange la nuit, eh bien je vous recommande de recourir à l’une des plus utiles inventions de l’être humain : les boules quies.

Mon conseil, en ce dimanche de Pâques, est donc simple : partez à la chasse aux œufs si vous voulez, mais faites-le en forêt, à la mer ou à la montagne, loin du bruit du monde urbain, proche en revanche du chant, du grincement, du glou-glou et même des croassements de la vie sauvage.

Portez-vous bien,

Rodolphe


[1] https://wikiagri.fr/articles/jurisprudence-les-coassements-des-grenouilles-sont-du-tapage-nocturne/9783/ – Antoine Jeandey, « Jurisprudence, les coassements des grenouilles sont du tapage nocturne », in Wiki Agri, 9 juin 2016

[2] https://monjardinmamaison.maison-travaux.fr/mon-jardin-ma-maison/actualites-jardin/tapage-nocturne-loi-grenouilles-bruyantes-494390.html – Alexis Petit, « Vos grenouilles font trop de bruit, que dit la loi sur le tapage nocturne ? », in Mon jardin ma maison, 9 février 2025

[3] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC8040792 – Rachel T Buxton, Amber L Pearson et al., « A synthetis of health benefits of natural sounds and their distribution in national parks », in Proc Natl Acad Sci USA, 22 mars 2021

[4] https://www.nature.com/articles/s41598-025-11469-x -Daniel P. Longman, Stephen C Van Hedger et al, « Forest soundscapes improve mood, restoration and cognition, but not physiological stress or immunity, relative to industrial soundscapes », in Scientific Reports, 30 septembre 2025

[5] https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10253890.2024.2402519 – Luyao Fan & Mohamad Rizal Baharum, « The effect of exposure to natural sounds on stress reduction: a systematic review and meta-analysis », in The International Journal on the Biology of Stress, vol.27, 3 septembre 2024

[6] https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2021.570563/full?utm_source=chatgpt.com – Eleanor Ratcliffe, « Sound and Soundscape in Restorative Natural Environments : a Narrative Literature Review », in Frontiers in Psychology, 26 avril 2021

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2 commentaires

  1. Hélène

    Bonjour,
    Ca fait du bien aux oreilles ces sons animaux et naturels.
    Quand je suis allée pour la première fois aux Antilles en 1984 j’ai été frappée par le chant des grenouilles dès la tombée de la nuit. Et encore plus quand j’ai vu la taille qu’elles faisaient (certaines font à peine un centimètre). Quand on les entend pour la première fois ça donne un son très fort car elles sont nombreuses et puis peu à peu au fil des jours on finit par ne plus les entendre aussi fort, elles sont intégrées dans notre paysage audio.
    Ce qui me gêne beaucoup plus c’est le bruit du camion qui ramasse les poubelles à 6h00 du matin, les bruits de voitures et autres machines à moteur.
    Votre article me fait penser aux parisiens qui veulent que les poules ne caquètent plus, les coqs ne chantent plus, les fermes ne sentent plus l’odeur de la ferme et qui se plaignent que les cigales font trop de bruit.
    Il y a un village dans le sud de la France où je suis passée qui a mis un joli panneau à l’entrée (du village) pour indiquer aux mauvais coucheurs que les cigales faisaient partie du patrimoine du Sud au même titre que le pastis (je ne sais plus où c’est mais je l’ai vu).
    Bref… à bas les imbéciles.
    Hélène

  2. Arati

    Très bon article, j’ai vraiment apprécié! Je vis dans une forêt en Australie et j’ai ce privilège d’écouter les bruits de la nature et habitants. J’ai un petit pond devant la fenêtre de ma chambre et c’est vrai ça peut être bruyant, mais ils sont si mignons ces petits grenouilles vertes.

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