Chers amis,

Il y a un siècle, revenant d’un long voyage en Équateur où il avait côtoyé des Indiens, Henri Michaux écrivait :

« Je ne suis pas grand prophète en disant que la race blanche sous peu adoptera le tatouage.[1] »

Nul n’est prophète en son pays, dit-on, et Michaux avait donc… doublement raison.

Autrefois fort marqueur social réservé à quelques groupes – les marins, ou les motards – le tatouage est, aujourd’hui une pratique presque aussi démocratisée, intégrée et banalisée que s’acheter un blue jean chez Levi’s.

On va chez le tatoueur comme on va chez le coiffeur. Et tout le monde y va : jeunes, vieux, punks à chien, banquiers d’affaire, soldats, alter-mondialistes…

Cela peut cependant vous coûter plus cher, à long terme, qu’une mise en pli ou une coupe d’été. Je parle bien de facture en matière santé.

Les tatouages ne sont pas nés d’hier : ils sont pratiqués depuis des millénaires un peu partout sur la planète.

Il n’y a cependant plus grand’ chose de commun entre les tatouages géométriques réalisés en Polynésie avec des os et des dents de requin il y a 3000 ans, et la variété de motifs pop pratiqués par les tatoueurs aujourd’hui : ni les techniques, ni la signification.

Le tatouage était chez les Maoris, pour l’essentiel, un art rituel, pratiqué lors de passages décisifs et sacrés de l’existence, et réservé à des classes sociales très spécifiques, comme ce chef maori dont le portrait a été dessiné au XVIIIème siècle :

Il a, jusqu’au XXème siècle, conservé ce statut chez des « populations » bien spécifiques : les marins, les motards, je le disais, ou encore les Yakuza japonais et les prisonniers russes. C’était un signe d’appartenance sociale très fort. Être tatoué, c’était appartenir à un groupe, être « un dur ».

Aujourd’hui, le tatouage s’est très largement démocratisé, et il est particulièrement populaire chez les plus jeunes : plus d’un quart des 18-24 ans en France ont un ou plusieurs tatouages[2].

Les femmes seraient par ailleurs plus nombreuses à se faire tatouer que les hommes ; bref, ce n’est plus ni un signe de virilité, ni un signe d’appartenance à un groupe de durs à cuire, c’est littéralement une mode.

Sauf que cet effet de mode s’accompagne d’une recrudescence de problèmes de santé.

L’Institut national de santé publique du Québec a recensé, sur son site, les problèmes de santé liés au tatouage : il s’agit, pour la majeure partie, de risques d’infections bactériennes (notamment à staphylocoque) et virales, liés aux plaies ouvertes durant l’introduction des pigments dans le derme, puis pendant la cicatrisation[3] :

  • Inflammation ;
  • Impétigo ;
  • Érysipèle ;
  • Furoncles ;
  • Verrues ;
  • Hépatites B et C ;
  • Etc.

Ces risques sont censés être amoindris avec une bonne hygiène.

Cependant, en 2017, une étude révélait des effets à long terme du tatouage plus préoccupants sur la santé humaine.

Tous les méfaits que je citais plus haut ne se rencontrent pas avec le henné, et étaient vraisemblablement rares chez les Maoris.

Le gros problème des tatouages modernes, ce sont les encres utilisées.

Dans les sociétés traditionnelles qui pratiquaient le tatouage, les pigments étaient d’origine naturelle.

Aujourd’hui, il s’agit de composés chimiques et industriels, difficilement traçables : et ce sont ces produits que le tatouage fait pénétrer dans votre organisme, en franchissant à dessein la plus importante de vos protections contre les germes, votre peau.

En 2017, une étude publiée dans Scientific Reports révélait que les nanoparticules des encres de tatouage, loin de se disparaître avec le temps, circulaient dans le système lymphatique et finissaient par coloniser les ganglions lymphatiques[4].

On savait déjà que les particules toxiques des encres de tatouage moderne, comprenant notamment des métaux lourds et du dioxyde de titane, rentraient dans l’organisme suite à l’opération ; ce que nous a appris cette étude de 2017, c’est qu’elles y restaient.

Or les dangers associés à une présence prolongée de telles particules dans l’organisme sont bien connus : le cancer.

Une étude publiée en 2024 dans The Lancet a révélé que les personnes tatouées présentaient un risque accru de 21 % de développer un lymphome, un cancer qui affecte le système lymphatique, composante essentielle du système immunitaire[5].

Une autre étude menée auprès de 2700 jumeaux au Danemark, et publiée en janvier 2025 dans BMC Public Health, a constaté que les personnes tatouées présentaient un risque accru de 62 % de développer un cancer de la peau et un risque presque trois fois plus élevé de développer un lymphome en cas de tatouages ​​de grande taille[6].  

Il est à noter que ces études ne permettent pas de comprendre exactement le mécanisme à l’œuvre, c’est-à-dire le lien de causalité.

Autrement dit, on constate une corrélation entre le nombre et l’étendue des tatouages d’un côté, et l’incidence de ces cancers de l’autre.

C’est au fond comme… le cancer du poumon et la cigarette.

Aucune étude n’a jamais prouvé que la cigarette causait le cancer !

Il n’y a que des corrélations statistiques ! Pourtant aujourd’hui personne ne songerait à contester que le fait de fumer clope sur clope vous expose à un risque accru de cancer.

Aparté : vous remarquerez que c’est le même argument fallacieux avancé par le sénateur Duplomb pour défendre la réintroduction de l’acétamipride dans les champs français : aucune étude n’a démontré la façon dont ce néonicotinoïde provoquait le cancer… dont l’incidence explose de facto chez ceux qui y sont exposés !

Vous pouvez toujours signer et partager la pétition en cliquant ici.

Mais je reviens aux tatouages.

On constate, depuis quelques mois, une « mode » du détatouage :

Comment se passe un détatouage ?

Le tatouage est une démarche identitaire et culturelle.

Le détatouage est une démarche médicale, qui peut être assez longue et éprouvante, comme le souligne cet article de dermatologie :

« Avec un laser, le médecin – uniquement – fractionne les particules de pigments qui sont dans le derme afin qu’elles soient éliminées par l’organisme. Souvent, il faut plusieurs séances pour faire disparaître le tatouage. “C’est très long, beaucoup plus que je ne l’imaginais, une séance tous les deux mois ; il en faudra au moins dix”, explique Mathias à Madame Figaro. À 50 ans, ce directeur de la communication veut enlever deux de ses quatre tatouages. “Tout ça pour un tatouage fait en cinq minutes[7]… »

Vous remarquez que le détatouage n’est donc pas un simple « effacement » : il s’agit d’aller retirer toute trace de pigment sous la peau.

Cela suffit-il à neutraliser le risque de cancer provoqué par ces encres ?

On ne le sait pas.

Spontanément, je vous dirais que si votre tatouage est récent, vous limitez effectivement le risque, mais que pour un tatouage ancien, vous le faire retirer ou non n’aura pas grande incidence. Mais une fois de plus, j’écris ça au doigt mouillé…

Le plus déroutant, dans cette histoire, c’est qu’au fond la « mode » du détatouage se fait, justement, pour des raisons… de mode. Pas pour des raisons de santé.

Les personnes interrogées disent le faire, tout simplement, parce que leur tatouage ne leur plaît plus, ou pour, littéralement, « faire peau neuve » :

« Les raisons pour se faire détatouer diffèrent. On peut vouloir retirer une erreur de jeunesse, effacer un dessin démodé, comme un motif tribal des années 2000, ou tout simplement oublier un souvenir lié au passé. Depuis quelque temps, s’ajoute à tout cela les effets d’une tendance TikTok venue des États-Unis, celle des clean girls, proprettes et policées, particulièrement en vogue dans l’ère trumpiste.[8] »

On aurait pu espérer une sorte de prise de conscience des risques liés aux encres de synthèse utilisées dans les tatouages modernes, mais non : le détatouage, comme le tatouage n’est rien d’autre qu’une… tendance (une tendance à 1,2 milliards d’euros l’an passé tout de même).

Bref, après avoir été à la mode, le tatouage serait désormais ringard, le top du top étant d’avoir la peau clean. Michaux avait-il prévu cela ?

Eh bien, quelque part, oui !

Dans l’entrée « tatouages » de son récit de voyage, il note en effet :

« Les Indiens de la forêt ne se tatouent pas à proprement parler. Ils ne font pas de marques profondes dans la peau. Ils se font un dessin sur le visage pour aller déjeuner chez leurs amis et l’effacent en rentrant [9]».

Et c’est le conseil que je vous donnerai pour finir : tatouez-vous, détatouez-vous si ça vous chante… Mais faites-le avec des encres « effaçables », qui partent avec du temps ou du savon.

Il existe plusieurs options, qui toutes évitent de contaminer en profondeur votre derme et votre système lymphatique :

  • Les décalcomanies (tatouages autocollants) : ils se posent facilement avec une éponge humide, tenue de 3 à 7 jours, grand choix de motifs. Si vous avez des enfants vous savez de quoi je parle.
  • Tatouage au henné (naturel) : méthode traditionnelle utilisant de la poudre de henné ; couleur brune/orangée. Tenue : 1 à 3 semaines. Vérifiez les risques d’allergie.
  • Tatouage au jagua (fruit) : réalisé avec le jus de Genipa americana ; rendu bleu-noir très réaliste. Tenue : 1 à 2 semaines.
  • Feutres à tatouer / eyeliner : dessin direct sur la peau ou via pochoir. Tenue de un à quelques jours, améliorée avec laque ou poudre pour bébé.

Au moins, vous pourrez changer de tatouage comme de chemise, avec moins de risques pour votre santé.

Portez-vous bien,

Rodolphe


[1] Henri Michaux, Ecuador, Gallimard NRF, 1968, pp.179-180

[2] « Le tatouage, un art primitif devenu populaire », in Le Monde, 10 mars 2018 ; disponible sur : https://www.lemonde.fr/culture/article/2018/03/10/le-tatouage-un-art-primitif-devenu-populaire_5268864_3246.html#:~:text=L’origine%20du%20mot%20vient,1%20300%20ans%20avant%20JC.&text=Un%20rite%20durant%20lequel%20on,requin%20et%20des%20os%20taill%C3%A9s

[3] « Risques à la santé associés à la pratique du tatouage », inspq, 7 avril 2007 ; disponible ici : https://www.inspq.qc.ca/bise/risques-la-sante-associes-la-pratique-du-tatouage#:~:text=En%20r%C3%A9sum%C3%A9%2C%20la%20pratique%20du,%C3%A0%20une%20asepsie%20souvent%20d%C3%A9ficiente

[4] Schreiver, I., Hesse, B., Seim, C. et al., « Synchrotron-based ν-XRF mapping and μ-FTIR microscopy enable to look into the fate and effects of tattoo pigments in human skin », in Scientific Reports, 12 septembre 2017 –  https://doi.org/10.1038/s41598-017-11721-z

[5] https://www.thelancet.com/journals/eclinm/article/PIIS2589-5370(24)00228-1/fulltext – Christel Nielsen, Mats Jerkeman & Anna Saxne Jöud, « Tattoos as a risk for malignant lymphoma : a population-based case-control study », in The Lancet, vol. 72, juin 2024

[6] https://link.springer.com/article/10.1186/s12889-025-21413-3 – Jonas Mengel-From et al., « Tattoo ink exposure in associated with lymphoma and skin cancers – a Danish study ot twins », in BMC Public Health, vol.25, 15 janvier 2025

[7] https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/52220-Dermatologie-mode-tatouages-depassee – Diane Cacciarella, « Dermatologie : et si la mode des tatouages était dépassée ? », site Pourquoi docteur, 2 août 2025

[8] https://madame.lefigaro.fr/societe/le-grand-boom-du-detatouage-dans-une-societe-en-quete-de-clean-20250725 – Elvire Emptaz, « Le grand boom du détatouage, dans une société en quête de clean », in Madame Figaro, 26 juillet 2025

[9] Henri Michaux, Ibid, p.179